Par Mamadou Sèye
Il y a des matins où un pays prend la parole pour lui-même. Ce vendredi 1er août 2025, dans l’enceinte solennelle du Grand Théâtre national, le Sénégal s’est donné rendez-vous avec sa propre volonté. Le Premier ministre Ousmane Sonko, flanqué du Président Bassirou Diomaye Faye, a présenté devant la Nation le très attendu plan de redressement économique et social baptisé « Jubbanti Koomu Sénégal ». Un projet qui, au-delà des chiffres et des intentions, incarne une ambition farouche de rupture et de refondation. Trois piliers structurent cette nouvelle trajectoire : la souveraineté économique, la justice sociale et la maîtrise des finances publiques. Le ton est donné. Fini le pilotage à vue. Fini les artifices. Il faut désormais serrer les rangs, redonner au pays les moyens de son autonomie, rebâtir une économie réelle, centrée sur la production locale, la régulation des secteurs stratégiques, la relance de l’agriculture, la réindustrialisation, et la réhabilitation des infrastructures sociales de base. Le pari est immense : mobiliser 90 % des ressources nécessaires au financement du plan sans s’endetter à l’extérieur, autrement dit, s’arracher à l’addiction aux appuis budgétaires et aux emprunts concessionnels. Dans un contexte où le FMI alerte sur un taux d’endettement dépassant les 119 % du PIB, cette promesse a des allures de révolution comptable et morale. Sonko, debout, impassible, annonce les mesures dans un style direct et sans emphase inutile : réorientation massive du budget vers l’éducation, la santé, la formation professionnelle ; suppression des dépenses protocolaires et des privilèges injustifiés ; réforme fiscale pour exiger plus des grandes fortunes et assainir les niches d’évasion ; encadrement des flux numériques (mobile money), régulation des paris en ligne, contrôle rigoureux des importations, notamment de véhicules de luxe ; rationalisation des agences publiques, création d’un Haut Conseil de la Justice Budgétaire ; et enfin, proposition de lois sur la déclaration obligatoire de patrimoine, la transparence dans les marchés publics, et la protection des lanceurs d’alerte. L’objectif ? Faire de l’Etat un outil de transformation au service du bien commun, et non un guichet de rente ou une machine clientéliste. Face à une salle conquise mais lucide, le Président Diomaye Faye approuve avec sobriété et gravité, conscient que cette promesse engage son propre magistère. Car au fond, ce plan n’est pas seulement économique. Il est politique, stratégique et symbolique. Il dit quelque chose de l’époque : une fatigue collective à l’égard des politiques molles, des plans d’ajustement sans horizon, des discours lénifiants sur le développement. Il est aussi une réponse à ceux qui doutaient du tandem exécutif, murmurant déjà le soupçon d’un fossé entre l’intention et la capacité. Ce plan est une déclaration de guerre à la résignation. Bien sûr, les défis sont là. Mobiliser les ressources internes dans un contexte de faible croissance, dégraisser l’administration sans provoquer de fracture sociale, équilibrer rigueur et espérance, tout cela exige plus qu’un plan : il faudra de l’endurance, du courage politique, de la lucidité dans l’arbitrage. Mais une chose est acquise : le cap est tracé, la méthode est assumée, les lignes sont claires. Et surtout, le pouvoir ne pourra plus se cacher derrière l’héritage du passé. Si ce plan réussit, le Sénégal pourrait entrer dans l’histoire comme le premier pays africain francophone à assumer une vraie souveraineté budgétaire et politique. S’il échoue, le désenchantement sera profond. Mais en ce jour d’août, l’essentiel a été fait : parler au pays avec franchise, rompre avec la langue de bois technocratique, assumer une ambition nationale sans courber l’échine devant les partenaires. Il y a parfois des instants où l’histoire pousse les dirigeants à se hausser à la hauteur du peuple. Ce matin-là, sur la scène du Grand Théâtre, ce fut peut-être le cas.