Par Mamadou Sèye
2915 milliards de francs CFA. Le chiffre est tombé, brut, massif, presque assourdissant. La Direction générale des Impôts et des Domaines (DGID) a bouclé l’année 2025 avec ce niveau inédit de recettes, et la presse s’en est fait l’écho ce matin. Mais au-delà de l’effet d’annonce, ce chiffre mérite mieux qu’un simple encadré triomphaliste. Il appelle une lecture politique, économique et même philosophique de l’Etat sénégalais en train de se redéfinir.
Car 2915 milliards, ce n’est pas seulement une performance comptable. C’est un message. Et comme tout message fiscal, il dit toujours plus que ce qu’il affiche.
D’abord, remettons les choses à leur juste place. En un an, la DGID a franchi un seuil que beaucoup croyaient encore hors de portée il y a peu. La progression est nette, solide, et surtout structurelle. On n’est pas face à un miracle conjoncturel ou à une embellie artificielle. On est devant une administration fiscale qui collecte mieux, qui identifie mieux, qui suit mieux, et qui ferme progressivement les interstices par lesquels s’évaporaient hier des milliards.
L’impôt recommence à redevenir un instrument de souveraineté. Voilà le cœur du sujet.
Pendant trop longtemps, l’Etat sénégalais a vécu sous perfusion : aides extérieures, emprunts, conditionnalités, agendas dictés ailleurs. La mobilisation des ressources internes était le maillon faible, presque accepté comme une fatalité. Or, 2915 milliards, c’est précisément la démonstration inverse : quand l’Etat s’organise, il peut financer une part plus importante de ses ambitions par lui-même.
Mais attention , ne tombons pas dans l’autosatisfaction facile. Cette performance pose autant de questions politiques qu’elle n’apporte de réponses budgétaires.
La première est simple et brutale : qui paie réellement l’impôt au Sénégal ?
La montée des recettes est-elle le fruit d’un élargissement équitable de l’assiette fiscale, ou repose-t-elle encore majoritairement sur les mêmes épaules : salariés formels, PME visibles, entreprises déjà dans les radars ? La fiscalité ne doit pas devenir un outil de facilité où l’on presse toujours ceux qu’on voit, pendant que d’autres prospèrent dans l’ombre.
Deuxième interrogation, plus sensible encore : que fait-on de ces 2915 milliards ?
Car la fiscalité n’est légitime que si elle est lisible. Le citoyen accepte l’impôt quand il en voit la traduction concrète : écoles qui tiennent debout, hôpitaux qui soignent, routes qui durent, justice qui fonctionne, administration qui respecte. Sans cela, même la meilleure performance fiscale devient politiquement fragile.
Et puis il y a le contexte. Cette performance de la DGID intervient à un moment où le discours officiel met en avant la souveraineté économique, la renégociation des rapports avec les institutions financières internationales, et la volonté de reprendre la main sur les leviers budgétaires. 2915 milliards, dans ce cadre, ce n’est pas neutre : c’est un argument. Presque une pièce à conviction.
Elle dit ceci : le Sénégal peut mobiliser davantage sans s’endetter systématiquement. Elle dit aussi : la réforme de l’Etat ne passe pas seulement par de grands discours, mais par la rigueur administrative. Et elle rappelle enfin une vérité souvent oubliée : la DGID est l’un des vrais poumons de la République, même si elle travaille loin des projecteurs.
Mais , soyons honnêtes jusqu’au bout. Une fiscalité forte sans justice fiscale devient rapidement une source de tensions sociales. La bataille n’est donc pas seulement de collecter plus, mais de collecter mieux, avec équité, pédagogie et transparence. L’impôt doit être compris comme un contrat, pas comme une contrainte aveugle.
En ce sens, 2915 milliards est à la fois une réussite et un défi. Une réussite administrative indéniable. Un défi politique immense. Car désormais, personne ne pourra dire que l’Etat manque de moyens sans poser la question qui fâche : où vont les ressources et qui en bénéficie réellement ?
L’impôt a parlé en 2025.
A la puissance publique maintenant de répondre.