900 milliards de bénéfices: un révélateur pour la souveraineté économique

Par Mamadou Sèye

L’annonce selon laquelle Sonatel aurait réalisé plus de 900 milliards de FCFA de bénéfice avant impôts n’est pas un simple indicateur financier. C’est un signal stratégique. Un chiffre de cette ampleur dépasse parfois les montants que l’Etat du Sénégal espère mobiliser dans le cadre de ses programmes avec des institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale.

La question n’est donc pas morale. Elle est économique et politique.

Que signifie pour notre pays le fait qu’une seule société opérant sur son territoire puisse générer une telle masse de richesse ?

D’abord, cela signifie une chose essentielle : le Sénégal crée de la valeur. Le secteur des télécommunications est devenu l’un des piliers les plus dynamiques de notre économie. Explosion de la data, généralisation du mobile money, digitalisation des services, dépendance croissante des ménages et des entreprises à la connectivité : le marché est solide, solvable, structuré.

Autrement dit, la richesse circule. Elle s’accumule. Elle est mesurable.

Mais la question centrale demeure : qui capte cette richesse et comment est-elle redistribuée ?

La SONATEL est une société sénégalaise cotée en Bourse dont l’actionnaire majoritaire est le groupe Orange. L’Etat du Sénégal figure également parmi ses principaux actionnaires. Cette configuration capitalistique est parfaitement légale et conforme aux règles de l’économie ouverte. Elle implique cependant qu’une partie des dividendes puisse être distribuée hors du territoire national.

C’est ici que s’ouvre le débat stratégique.

Quelle est la contribution fiscale effective de cette performance exceptionnelle ?
Quelle part des bénéfices est réinvestie localement dans les infrastructures et l’innovation ?
Quelle portion reste durablement dans le circuit économique national ?

Le paradoxe est frappant : pendant que certaines entreprises affichent des résultats spectaculaires, l’Etat continue de négocier des appuis financiers auprès du Fonds monétaire international pour stabiliser ses équilibres budgétaires. Dans le même temps, les consommateurs supportent une fiscalité indirecte importante sur chaque recharge téléphonique, chaque communication, chaque gigaoctet consommé.

Sommes-nous certains de transformer pleinement la richesse produite sur notre sol en levier structurant de développement ?

Il ne s’agit pas de stigmatiser la performance. Une entreprise rentable est une bonne nouvelle. Ce qui serait problématique, en revanche, serait l’absence d’une vision nationale claire face à cette performance.

Ces 900 milliards démontrent que le potentiel interne de financement existe. Ils prouvent que le Sénégal n’est pas condamné à dépendre exclusivement de l’endettement extérieur pour soutenir son développement. Ils montrent que des gisements de valeur sont bien présents dans notre économie.

Le véritable enjeu réside donc dans la gouvernance : régulation efficace, fiscalité optimisée, stratégie d’investissement cohérente, montée en puissance de l’actionnariat national dans les secteurs stratégiques.

Si un secteur aussi structuré que les télécommunications peut générer une telle rentabilité, alors d’autres domaines — énergie, mines, agriculture transformée, économie numérique élargie — peuvent devenir des moteurs comparables, à condition d’une vision rigoureuse et d’une gestion transparente.

La souveraineté économique ne signifie pas fermeture ni rupture avec les partenaires internationaux. Elle signifie maîtrise stratégique de la richesse produite sur le territoire national. Elle signifie capacité à orienter cette richesse vers l’investissement productif, l’emploi qualifié, l’innovation et les infrastructures.

Ce chiffre n’est donc pas une provocation. Il est un révélateur.

Un révélateur que la création de valeur existe.
Un révélateur que les marges de manœuvre internes sont réelles.
Un révélateur que la question centrale n’est pas l’absence de richesse, mais la manière dont nous décidons collectivement de l’organiser, de la capter et de la transformer en puissance économique durable.

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