Par Mamadou Sèye
Depuis l’irruption d’Ousmane Sonko sur la scène politique nationale, une constante saute aux yeux : personne, ou presque, n’a jamais sérieusement envisagé de le battre par les urnes. Non pas parce que l’exercice serait impossible par principe, mais parce qu’il supposerait ce que beaucoup refusent d’affronter : le peuple sénégalais tel qu’il est, et non tel qu’on voudrait qu’il soit.
Face à Sonko, l’opposition dite classique n’a jamais élaboré une alternative crédible, structurée, enracinée socialement. Elle a préféré les subterfuges, les raccourcis procéduraux, les chemins de traverse. Empêcher plutôt que convaincre. Ecarter plutôt que débattre. Neutraliser plutôt que rivaliser. Cette stratégie n’a pas seulement visé un homme ; elle a, en réalité, exprimé une défiance profonde à l’égard du choix populaire.
Car il faut oser le dire : une partie de l’opposition en veut au peuple. Elle lui en veut de ne pas se comporter comme prévu. De ne pas voter selon les schémas anciens. De ne pas respecter les hiérarchies symboliques héritées. Le peuple persiste à “mal voter”, à s’entêter, à placer sa confiance là où l’élite politique ne l’attendait pas.
Cette frustration a produit des comportements révélateurs. Au lieu de lire politiquement l’adhésion massive dont Sonko bénéficie, on a préféré la réduire à une manipulation, à une émotion passagère, à une dérive populiste. Jamais à un choix conscient, encore moins à une sanction infligée à des échecs cumulés.
Dans cette logique, tout devient prétexte. Même les supposées brouilles. Ainsi, certains sont allés jusqu’à s’inviter avec gourmandise dans ce qui a été présenté – souvent à tort – comme une rupture entre Sonko et Diomaye. Une opposition spectatrice, commentatrice, presque excitée à l’idée d’un conflit interne, comme si l’affaiblissement devait forcément venir de l’intérieur, faute de pouvoir être provoqué de l’extérieur.
On a vu fleurir analyses hâtives, commentaires malveillants, scénarios fantasmés. L’espoir secret n’était pas la clarification politique, mais l’implosion. Comme si l’on attendait que le camp populaire se détruise lui-même, par lassitude ou par rivalité, pour éviter l’épreuve ultime : celle du verdict des urnes.
Et puis survient le fait nouveau. Presque anecdotique en apparence, mais politiquement très parlant. La visite de courtoisie effectuée par le Président Diomaye Faye à la mère d’Ousmane Sonko, en Casamance. Un geste humain, culturellement banal au Sénégal, chargé de respect et de continuité. Un geste qui aurait dû être lu comme tel.
Mais non. Une partie de l’opposition l’a très mal vécu. Très mal. Comme une provocation. Comme un affront. Comme une preuve supplémentaire que le “problème Sonko” ne disparaîtra pas par enchantement. Rires, oui, mais rires révélateurs.
Car que reproche-t-on, au fond, à cette visite ? D’avoir rappelé une évidence dérangeante : il existe un lien politique, moral et humain entre Sonko et Diomaye, et ce lien ne se réduit ni à une alliance de circonstance ni à une cohabitation forcée. Il s’inscrit dans une histoire, une loyauté, une vision partagée.
Ce qui trouble l’opposition, ce n’est pas la visite en elle-même. C’est ce qu’elle signifie. La fin d’un espoir tacite : celui de voir le pouvoir actuel se désolidariser de la figure qui incarne, encore et toujours, l’adhésion populaire la plus massive de ces dernières années.
En réalité, cette opposition reste prisonnière d’un vieux logiciel. Elle raisonne contre Sonko, jamais pour le Sénégal. Elle construit ses stratégies en fonction de son existence, non de son projet. Elle espère son effacement plus qu’elle ne travaille à son dépassement.
Mais l’histoire politique est têtue. On ne gagne pas durablement contre un homme en ignorant le peuple qui le porte. On ne bâtit pas une alternative en méprisant ceux qu’on prétend gouverner demain. Et surtout, on ne peut éternellement contourner les urnes sans finir par s’y fracasser.
Le plus ironique, dans tout cela, c’est que cette opposition, en s’acharnant à éviter le face-à-face démocratique, confirme malgré elle la centralité de Sonko. Elle en fait la mesure de toutes choses. Le point de référence. L’obsession.
Le Sénégal, pourtant, attend autre chose. Des idées, du courage politique, une capacité à parler au peuple sans le craindre. Tant que cela manquera, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Et les visites de courtoisie continueront de provoquer des tempêtes… là où il n’y avait qu’un geste de respect.