America First ? Africa First aussi

Par Mamadou Sèye

Le rappel par l’administration Trump de plusieurs ambassadeurs américains en Afrique, dont celui en poste au Sénégal, est un acte politique assumé. Il ne s’agit ni d’un incident diplomatique, ni d’un simple ajustement administratif. Sous Trump, la diplomatie américaine est directe, transactionnelle, décomplexée. Elle dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit. “America First” n’est pas un slogan creux : c’est une doctrine impériale claire, revendiquée, appliquée sans état d’âme.

Nous respectons cette doctrine, non par alignement, mais par cohérence. Car si les Etats-Unis placent leurs intérêts nationaux au-dessus de toute autre considération, rien — absolument rien — n’interdit à l’Afrique, au Sénégal en particulier, d’en faire autant. La souveraineté n’est pas une faveur accordée par les grandes puissances ; elle est une conquête permanente. Et elle s’exerce dans les choix économiques, diplomatiques, stratégiques.

Le rappel d’un ambassadeur est un signal de mise à distance politique, une pause volontaire dans l’incarnation symbolique de la relation bilatérale. Les ambassades restent ouvertes, les drapeaux flottent, les services continuent. Mais l’absence de l’ambassadeur dit une chose essentielle : Washington observe, évalue, conditionne. Dans la grammaire impérialiste moderne, cela signifie que la relation n’est jamais égalitaire, toujours réversible, toujours subordonnée aux intérêts du centre.

Les nouvelles autorités africaines doivent regarder cette réalité en face. Le monde n’est plus unipolaire, mais il reste conflictuel. Les rapports de domination n’ont pas disparu ; ils ont simplement changé de vocabulaire. Là où hier on parlait d’aide, on parle aujourd’hui de valeurs. Là où l’on parlait de coopération, on parle de partenariats stratégiques. Le fond demeure : l’alignement ou la marginalisation.

Or aucun peuple ne s’est développé durablement par l’alignement. Le développement est toujours le produit d’un rapport de force maîtrisé, d’une stratégie autocentrée, d’un Etat conscient de ses intérêts historiques. La diplomatie ne doit plus être un espace de courtoisie creuse, mais un instrument de lutte pour l’autonomie économique, politique et culturelle. Cela implique des choix clairs : protéger les secteurs stratégiques, diversifier les alliances, refuser les accords léonins, investir dans la production locale, maîtriser les ressources et les flux.

Aux Etats-Unis, l’Etat défend sans complexe le capital américain, l’industrie américaine, l’influence américaine. En Afrique, il est temps que l’Etat défende sans complexe les peuples africains. Non contre le monde, mais dans le monde. Non dans l’isolement, mais dans la dignité. La neutralité molle n’a jamais libéré aucun peuple ; elle a toujours servi les plus forts.

Le rappel d’ambassadeurs américains doit donc être lu non comme une menace, mais comme une interpellation historique. Il oblige l’Afrique à clarifier sa ligne, à sortir du langage diplomatique anesthésié, à assumer pleinement sa souveraineté. Le temps où l’Afrique était un simple terrain d’influence est terminé. Elle doit devenir un acteur conscient, organisé et déterminé.

Trump dit America First.
L’Afrique est en droit de répondre, sereinement mais fermement : Africa First. Senegal First. Peuples First.

Non par provocation, mais par nécessité historique.

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