Reddition des comptes et justice : le nouveau centre de gravité de la démocratie

Par Mamadou Sèye

Dans l’histoire longue des sociétés politiques, peu de notions ont été aussi décisives que la reddition des comptes et la justice. Elles ne relèvent ni de l’accessoire ni du registre moral secondaire : elles constituent le noyau dur de toute démocratie réelle, entendue non comme simple mécanisme électoral, mais comme régime de responsabilité, de limitation du pouvoir et de protection du bien commun. Leur centralité actuelle dans les débats politiques à travers le monde traduit une mutation profonde : la remise en cause des élites gouvernantes et la fin progressive de la tolérance populaire à l’égard de l’impunité.

La reddition des comptes est d’abord un principe politique fondamental. Gouverner, dans une démocratie, ce n’est jamais posséder le pouvoir : c’est l’exercer par délégation, pour un temps donné, sous le contrôle permanent des gouvernés. Aristote rappelait déjà que la corruption naît lorsque les détenteurs de l’autorité cessent d’être comptables de leurs actes. Montesquieu, plus tard, en fera une exigence structurelle : tout pouvoir qui ne rend pas compte finit par abuser. La modernité démocratique n’a fait qu’institutionnaliser cette intuition à travers des mécanismes de contrôle parlementaire, juridictionnel, financier et médiatique.

Mais réduire la reddition des comptes à un simple exercice administratif serait une grave erreur. Elle est un acte profondément politique, car elle matérialise la souveraineté populaire au-delà du moment électoral. Elle signifie que le vote ne clôt pas la relation entre gouvernants et gouvernés : il l’ouvre. Demander des comptes, ce n’est ni se venger ni contester systématiquement ; c’est rappeler que l’Etat n’est pas une propriété privée, mais une construction collective soumise à des règles.

La justice, quant à elle, occupe une place encore plus sensible. Elle est à la fois fondement de l’ordre démocratique et source récurrente de tensions. Dans l’idéal, elle est indépendante, impartiale et égale pour tous. Dans la réalité de nombreux Etats, notamment postcoloniaux, elle a souvent été instrumentalisée, sélective, voire dissuasive pour les faibles et protectrice pour les puissants. Cette contradiction a produit une crise de confiance durable, nourrissant le sentiment que la loi n’est pas la même pour tous.

C’est précisément à ce point que justice et reddition des comptes se rencontrent et se conditionnent mutuellement. Sans justice crédible, la reddition des comptes dégénère en règlement de comptes politique. Et sans reddition des comptes, la justice se fossilise, coupée de la demande sociale, réduite à un formalisme vide. La démocratie exige donc une articulation rigoureuse : rendre des comptes dans le respect strict du droit, et rendre la justice à l’abri de toute instrumentalisation politique, mais consciente de sa fonction sociale et historique.

A l’échelle mondiale, la période contemporaine est marquée par une exigence accrue de responsabilité publique. En Amérique latine, en Europe comme en Afrique, les poursuites contre des dirigeants ou hauts responsables ont posé une question centrale : s’agit-il de vengeance politique ou de normalisation démocratique ? La réponse dépend moins des procès eux-mêmes que de leur cadre institutionnel. Là où les règles sont claires, stables et impersonnelles, la justice renforce la démocratie. Là où elles sont floues et fluctuantes, elle l’affaiblit.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la portée historique de l’offre politique portée par PASTEF. En plaçant la justice et la réédition des comptes au cœur de son discours, ce courant n’a pas seulement proposé une alternance électorale : il a formulé une rupture normative avec une conception patrimoniale du pouvoir. Il a mis en mots une aspiration profonde : voir enfin l’autorité publique soumise aux mêmes règles que le citoyen ordinaire, et les ressources nationales gérées comme un bien commun sacré.

Dans des jeunes démocraties comme la nôtre, ces notions revêtent une charge symbolique particulière. La justice y est attendue non seulement comme arbitre, mais comme outil de restauration de la dignité collective. La reddition des comptes y est perçue comme un acte de vérité et de réparation, dans des sociétés marquées par les inégalités, la pauvreté et la mémoire encore vive des abus du pouvoir. C’est pourquoi elles ont constitué un puissant moteur de mobilisation politique, notamment chez les jeunesses.

Mais le défi est immense. Le vrai enjeu n’est pas de poursuivre, mais d’institutionnaliser. Institutionnaliser la transparence pour qu’elle ne dépende plus des hommes. Institutionnaliser l’indépendance de la justice pour qu’elle résiste aux alternances. Institutionnaliser la reddition des comptes pour qu’elle s’applique demain aux gouvernants d’aujourd’hui avec la même rigueur qu’hier aux gouvernants d’hier. Toute autre voie exposerait la démocratie au soupçon permanent et à la polarisation destructrice.

Au fond, justice et reddition des comptes posent une question simple et radicale : le pouvoir est-il au-dessus de la loi ou soumis à elle ? Toute démocratie qui choisit honnêtement la seconde option accepte nécessairement l’inconfort de la responsabilité. Mais c’est précisément cet inconfort qui distingue l’Etat de droit de l’arbitraire, et la République vivante de la domination déguisée.


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