Par Mamadou Sèye
Il y a des lignes que l’on ne franchit pas impunément dans une République forgée par l’histoire, le brassage et la retenue. Le tribalisme, le régionalisme et l’ethnicisme ne sont pas des opinions : ce sont des poisons politiques. Ils rongent les Nations de l’intérieur, minent la confiance collective et ouvrent des brèches que les démocraties les plus solides ont parfois eu du mal à refermer. Le Sénégal, jusqu’ici, a su y échapper, non par hasard, mais par culture politique, par sagesse sociale et par une conscience diffuse mais profondément ancrée que l’unité nationale est un bien trop précieux pour être livré aux imprudences verbales ou aux calculs malsains.
Dans ce pays, le pouvoir n’a jamais été une affaire d’ethnie, et la citoyenneté n’a jamais été hiérarchisée par l’origine, le patronyme ou le terroir. C’est cette exception sénégalaise, patiemment construite, qui explique notre stabilité relative dans un environnement régional souvent éprouvé par les fractures identitaires. Jouer avec ces équilibres, c’est jouer avec le feu. Et lorsque ces jeux prennent la forme de paroles publiques, portées par des voix connues, relayées par des médias puissants, l’acte n’est plus anodin : il devient politique, et donc lourd de conséquences.
Il faut le dire avec clarté : assigner le pouvoir à une communauté, réelle ou fantasmée, c’est porter atteinte au pacte républicain. C’est insinuer que l’Etat ne serait pas l’émanation de la volonté générale, mais le prolongement d’un groupe particulier. Une telle rhétorique, même lorsqu’elle se pare d’ironie, de provocation ou de légèreté apparente, installe le soupçon, nourrit les ressentiments et fracture l’imaginaire national. Aucun responsable d’opinion, aucun animateur, aucun journaliste ne peut s’en exonérer au nom du buzz, de l’audience ou de la liberté d’expression mal comprise.
La liberté de parole n’est pas la liberté de désagréger la nation. Elle s’exerce dans le cadre de la responsabilité, surtout dans un pays où la parole publique a un poids social considérable. C’est précisément pour cela que les mises en garde venues de la société civile, des organisations de défense des droits humains et des consciences républicaines doivent être entendues, non comme des censures, mais comme des signaux d’alarme. Elles rappellent que l’identité sénégalaise est d’abord politique et civique, avant d’être culturelle ou sociologique.
Et puis, camarade, il y a une autre dimension que l’on ne peut éluder. Le pouvoir attire, et l’espace présidentiel fascine. Mais tous les profils ne grandissent pas l’institution qu’ils approchent. Lorsqu’une personnalité suscite l’émoi, l’incompréhension, voire l’indignation d’une partie significative de l’opinion, sa proximité réelle ou supposée avec le sommet de l’Etat devient un problème politique en soi. Non pas parce qu’elle aurait un pouvoir formel, mais parce que les symboles comptent, et parfois plus que les actes.
Le Président de la République n’a rien à gagner à entretenir l’ambiguïté autour de figures dont les sorties publiques heurtent les fondements mêmes de la cohésion nationale. Gouverner, ce n’est pas seulement décider ; c’est aussi donner à voir, rassurer, tracer des lignes nettes entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. La République n’exclut pas, mais elle se protège. Elle n’humilie pas, mais elle se respecte. Elle ne cède ni aux emballements identitaires ni aux proximités encombrantes.
Le Sénégal n’est pas condamné aux démons qui ont ravagé ailleurs le vivre-ensemble. Mais il n’y est pas immunisé. Chaque mot compte. Chaque silence aussi. Et chaque indulgence face aux dérives identitaires est une petite fissure dans l’édifice commun. Flétrir le tribalisme, le régionalisme et l’ethnicisme n’est pas un luxe moral : c’est une exigence politique. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’exception sénégalaise continuera de tenir debout.