Par Mamadou Sèye
Le débat qui ressurgit aujourd’hui autour du dossier ayant opposé Ousmane Sonko à l’ancien ministre Mame Mbaye Niang ne relève ni d’une querelle personnelle ni d’une polémique politicienne. Il pose une question autrement plus grave : celle de la solidité factuelle d’une décision judiciaire aux conséquences historiques.
Au moment du procès en diffamation, un point précis structurait toute la procédure : l’existence ou non d’un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) relatif à la gestion du PRODAC. C’est sur la négation catégorique de ce fait matériel que reposait l’accusation. Ousmane Sonko fut condamné pour avoir affirmé l’existence d’un rapport que la partie plaignante soutenait inexistant. Cette condamnation entraîna son inéligibilité à l’élection présidentielle et l’obligation de verser 200 millions de francs CFA de dommages et intérêts.
Il est essentiel de le rappeler avec force : le débat judiciaire ne portait ni sur l’interprétation du rapport, ni sur son exploitation politique, ni sur sa validation administrative, mais sur une question simple, binaire et juridiquement décisive : le rapport de l’IGF existe-t-il ou non ?
Or l’élément nouveau qui bouleverse aujourd’hui la compréhension de ce dossier est désormais établi : le rapport de l’Inspection générale des finances existe, il a été retrouvé et transmis aux autorités judiciaires compétentes. Ce fait, à lui seul, reconfigure entièrement le socle sur lequel reposait la condamnation.
Dans ce contexte, la récente sortie médiatique de Mame Mbaye Niang, invoquant le rôle du ministre Cheikh Diba et une supposée « approbation » du rapport, appelle une lecture lucide. Elle déplace le débat sans répondre à la question centrale posée à l’époque par la justice. Parler aujourd’hui d’approbation, d’usage ou d’instrumentalisation revient à discuter du contenu d’un document dont l’existence avait été niée. On ne peut soutenir qu’un rapport n’existe pas, puis en débattre la portée, sans créer une contradiction objective.
Il ne s’agit pas ici de juger un homme. Il s’agit de constater une incohérence factuelle. Le droit ne juge pas les intentions ; il juge des faits. Et les faits, aujourd’hui, indiquent que la base factuelle ayant conduit à une condamnation aux effets politiques majeurs est sérieusement ébranlée.
Ces effets, nul ne peut les minimiser. Une décision judiciaire fondée sur une information désormais contredite a contribué à une crise politique profonde dans un climat déjà tendu. Les événements douloureux qui ont suivi appartiennent à l’histoire récente du Sénégal. Les rappeler ne relève pas de l’accusation personnelle, mais d’un constat de responsabilité institutionnelle : lorsque la justice vacille, c’est la société tout entière qui en paie le prix.
Dès lors, la question posée aujourd’hui n’est ni celle de la revanche ni celle de la stigmatisation. Elle est celle de la crédibilité de l’Etat de droit. Lorsqu’un jugement repose sur un fait matériel désormais infirmé, la révision du procès cesse d’être une option politique pour devenir une exigence juridique et républicaine.
Ce moment appelle hauteur, lucidité et courage institutionnel. Non pour réécrire l’histoire, mais pour la regarder en face. La justice sénégalaise est aujourd’hui interpellée non par des slogans, mais par les faits. Et les faits, têtus, finissent toujours par s’imposer.