Farba Ngom, le temps judiciaire et la fabrique de l’intox

Par Mamadou Sèye

Il y a des moments où l’on ne manipule pas les faits, mais les mots. Et parfois, il suffit d’un glissement lexical pour tenter de fabriquer une vérité alternative. Ce qui se joue autour de l’épisode des deux téléphones introduits en prison n’est pas une controverse judiciaire : c’est une opération de brouillage de l’opinion.

Affirmer péremptoirement qu’« aucune charge n’a été retenue contre Farba Ngom » relève moins de l’information que de la prestidigitation. Car ce que l’on omet volontairement, c’est l’essentiel : le temps judiciaire. Celui qui exige de la précision, de la rigueur et, surtout, le respect des procédures. Dire « pour le moment » n’est pas un détail. C’est toute la différence entre l’honnêteté intellectuelle et la manipulation.

Les faits, eux, sont d’une simplicité presque cruelle. Deux téléphones ont été introduits illégalement dans un établissement pénitentiaire. Cette réalité est si peu contestable qu’un garde pénitentiaire est actuellement en garde à vue. Or, en droit pénal, une infraction n’existe jamais dans le vide. Elle suppose un auteur, un complice, un bénéficiaire. On ne fait pas entrer deux téléphones en prison par magie, ni par philanthropie.

Alors pourquoi cette hâte à blanchir médiatiquement ? Pourquoi ce zèle à transformer une étape procédurale en verdict définitif ? La réponse tient en un mot : statut.

Farba Ngom est député. Et ce fait n’est ni accessoire ni anodin. Il est juridiquement déterminant. Tant que son immunité parlementaire n’est pas levée, le parquet est contraint. Cette règle n’a rien d’exceptionnel ; elle a déjà structuré son dossier précédent. Feindre de l’ignorer aujourd’hui, c’est soit méconnaître les rudiments du droit, soit faire semblant de ne pas les connaître. Dans les deux cas, la démarche est indéfendable.

On tente ainsi d’imposer un récit : celui d’un homme « présenté au procureur » et ressorti indemne, comme si la justice avait parlé. Or la justice n’a pas encore pu parler, parce que les conditions légales ne sont pas réunies. Ce n’est pas la même chose. Pas du tout.

Le refus de parler, brandi comme un trophée par certains, ne change rien à l’équation. Le silence est un droit. Il n’est ni une preuve d’innocence ni une absolution anticipée. Les faits matériels, eux, demeurent. Ils attendent simplement que le droit leur ouvre la voie.

Ce qui est préoccupant, camarade, ce n’est pas la défense d’un justiciable — elle est légitime — mais la confusion délibérée entre information et plaidoyer. Quand une partie de la presse efface les mots « à ce stade », « provisoirement », « en l’état de la procédure », elle ne simplifie pas : elle déforme. Elle ne contextualise pas : elle oriente.

Car posons la question sans détour :
un détenu ordinaire aurait-il bénéficié de cette indulgence sémantique ?
aurait-on titré avec autant de prudence feinte s’il s’était agi d’un anonyme ?

Bien sûr que non. On aurait parlé d’« enquête en cours », de « soupçons sérieux », de « responsabilités à établir ». Mais ici, on préfère la litote salvatrice, l’affirmation tronquée, la demi-vérité présentée comme une vérité entière. C’est cela, l’intox.

La justice a ses lenteurs, ses contraintes, ses exigences. La presse, elle, a un devoir : celui de ne pas confondre la protection d’un camp avec l’information du public. Transformer un obstacle procédural en acquittement médiatique est une vieille recette. Elle fonctionne parfois. Mais elle ne résiste jamais longtemps aux faits.

Et les faits sont têtus. Ils attendent leur heure.
Le droit aussi.

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