Axe Dakar–Rabat : après la CAN, la diplomatie du respect et de la clarté

Par Mamadou Sèye

Il fallait une parole apaisée mais ferme, fraternelle sans naïveté, politique sans emphase. A Rabat, Ousmane Sonko n’a pas seulement effectué une visite officielle : il a réinstallé la diplomatie là où le vacarme émotionnel post-CAN avait tenté de s’imposer. Dans un contexte encore chargé des passions suscitées par la dernière Coupe d’Afrique des Nations, le Premier ministre sénégalais a choisi la hauteur, celle des Etats qui se parlent d’égal à égal, et des peuples qui refusent d’être enfermés dans des récits de rivalité artificielle.

La symbolique est forte. Rabat, capitale d’un Maroc hôte d’une CAN réussie sur le plan organisationnel mais traversée de tensions en finale, devient le théâtre d’un recentrage stratégique. Le message est clair : le sport ne saurait dicter l’agenda politique, encore moins hypothéquer des relations historiques fondées sur la fraternité, la circulation humaine et les intérêts partagés. Sonko assume cette ligne avec une sobriété qui tranche : pas d’escalade verbale, pas d’oubli non plus, mais la volonté affichée de transformer l’après-CAN en opportunité diplomatique.

La rencontre avec Aziz Akhannouch, chef du gouvernement marocain, et la tenue de la 15ᵉ session de la Commission mixte de coopération donnent à cette visite une épaisseur concrète. Seize à dix-sept accords — selon les décomptes sectoriels — ont été signés, couvrant l’agriculture, l’industrie, l’enseignement supérieur, l’emploi, l’économie numérique, les infrastructures et la formation. Il ne s’agit plus de simples protocoles : c’est une architecture de co-développement qui se met en place, avec l’ambition de créer de la valeur, de l’emploi et de la transformation locale des économies.

Dans son discours, Sonko insiste sur l’essentiel : le partenariat Sud–Sud ne doit plus être incantatoire. Il doit produire des résultats mesurables pour les populations. Le Sénégal ne vient pas chercher des faveurs, mais construire des chaînes de valeur communes, adossées à la complémentarité des savoir-faire et à la mobilité des compétences. Cette approche rompt avec une diplomatie de dépendance pour lui substituer une diplomatie de responsabilité et de réciprocité.

Le registre est également politique. En évoquant l’amitié sénégalo-marocaine, Sonko parle de respect mutuel, de souveraineté assumée et de coopération sans alignement automatique. Le geste est d’autant plus fort qu’il intervient dans un moment où l’Afrique redéfinit ses équilibres, ses alliances et ses priorités. Dakar et Rabat se posent ainsi comme des pôles de stabilité, capables de dialoguer, de signer et d’agir, même lorsque l’émotion populaire menace de brouiller les cartes.

La CAN, omniprésente en filigrane, est traitée avec maturité. Les incidents sont qualifiés pour ce qu’ils sont — déplorables — mais replacés à leur juste niveau. Pas question d’en faire une fracture politique. Le football rassemble les peuples ; la politique doit réparer, organiser et projeter. Cette posture tranche avec les réflexes de surenchère et redonne du sens à la parole publique.

Ce déplacement à Rabat dit enfin quelque chose du nouveau Sénégal. Un pays qui parle clair, qui n’esquive pas les sujets sensibles, mais qui refuse les postures émotionnelles. Un pays qui privilégie la continuité stratégique à la réaction immédiate, et qui assume une diplomatie panafricaine adulte, faite d’intérêts convergents, de respect et de vision.

Après la CAN, après les cris et les passions, la parole d’État était attendue. À Rabat, elle est venue. Mesurée. Construite. Résolument tournée vers l’avenir. Et profondément africaine.

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