Par Mamadou Sèye
Il arrive que l’histoire immédiate se montre impatiente. Elle exige des prises de position, des mots tranchants, des camps clairement identifiés. Dans ces moments-là, l’intellectuel est souvent convoqué comme on convoque un témoin à charge : que dit-il ? de quel côté est-il ? pourquoi se tait-il ?
A cette impatience presque inquisitoriale, Souleymane Bachir Diagne oppose une réponse d’une redoutable élégance : penser n’est pas obéir à l’urgence.
Les critiques formulées à son encontre pour n’avoir pas pris position publiquement sur les événements politiques ayant traversé le Sénégal entre 2021 et 2024 révèlent moins une attente légitime qu’une confusion persistante sur ce qu’est — et sur ce que n’est pas — un intellectuel. Dans une Grande Interview accordée au journal « Le Soleil« , il choisit de répondre non par l’affect, encore moins par la polémique, mais par ce qui fonde toute pensée sérieuse : le fait, le principe, et la cohérence.
Il rappelle d’abord une donnée essentielle, largement ignorée : jusqu’aux dernières élections, il était président de la Decena aux Etats-Unis, structure du Sénat chargée de la diaspora. Or les Sénégalais de l’extérieur sont électeurs et votants. A ce titre, il a prêté serment devant le Président du Sénat de ne pas se prononcer publiquement sur la situation politique du Sénégal. Pas un mot. Il a juré, et il a tenu parole.
Ce rappel n’est pas anecdotique. Dans toutes les traditions philosophiques sérieuses, le serment engage plus que la parole : il engage l’homme. Trahir un serment pour satisfaire l’opinion serait céder à ce que Kant appelait l’hétéronomie, c’est-à-dire la soumission de la conscience à une contrainte extérieure. En ce sens, le silence de Souleymane Bachir Diagne n’est ni prudence ni esquive : il est fidélité.
Mais le cœur de sa réponse se situe ailleurs, dans une interrogation d’une portée bien plus large : pourquoi attend-on de moi que je prenne position ? Qui fonde cette attente ? Et au nom de quelle légitimité l’intellectuel devrait-il rendre des comptes sur ce qu’il dit — ou sur ce qu’il choisit de ne pas dire ?
Cette question touche au noyau dur de la figure moderne de l’intellectuel. Depuis les Lumières, l’autonomie est la condition première de la pensée. Or une pensée sommée de parler cesse précisément d’être libre. En affirmant que la liberté de l’intellectuel inclut la liberté de se taire, Souleymane Bachir Diagne rappelle une évidence devenue presque scandaleuse : le silence peut être un acte intellectuel.
Il y a, dit-il, une différence fondamentale entre avoir une analyse critique et la publier. Penser n’implique pas nécessairement de diffuser. Toute parole engage un contexte, un moment, des effets. Comme l’a montré Paul Ricœur, la parole n’est jamais neutre : elle produit du sens, mais aussi du malentendu. Décider de parler, c’est donc toujours décider quand, comment et pour quoi faire. Ce discernement relève pleinement de la responsabilité intellectuelle.
Lorsqu’il convoque la sagesse biblique — il y a un temps pour tout — Souleymane Bachir Diagne ne se réfugie pas dans la métaphysique. Il rappelle une vérité simple et profonde : le temps de la pensée ne coïncide pas toujours avec le temps médiatique. L’intellectuel n’est pas un commentateur en continu. Il est celui qui accepte le décalage, parfois même la lenteur, pour mieux saisir la complexité du réel dans sa totalité.
Cette conception s’inscrit dans une tradition exigeante : celle de l’intellectuel qui n’est ni prophète autoproclamé, ni militant par défaut, ni expert à la demande. Un intellectuel à la fois ouvert à la société et radicalement autonome, individualiste non par narcissisme, mais par souci de cohérence intérieure. Toujours interrogatif sur les raisons qui le poussent à agir — ou à ne pas agir.
Le fait que Souleymane Bachir Diagne n’appartienne organiquement à aucun parti n’est pas un détail. C’est une condition de possibilité de cette liberté. Elle lui permet d’occuper cet espace rare où la pensée ne se laisse ni instrumentaliser ni enrôler. Où le silence n’est pas une démission, mais une forme supérieure de fidélité à la pensée elle-même.
Pour ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de l’avoir comme professeur au département de philosophie, cette posture prolonge une pédagogie faite de rigueur, de nuance et de refus des simplifications paresseuses. Elle rappelle que philosopher, ce n’est pas répondre à toutes les questions, mais apprendre à discerner celles qui méritent d’être posées — et celles auxquelles il faut parfois refuser de répondre.
A une époque où l’on confond trop souvent engagement et agitation, courage et vacarme, Souleymane Bachir Diagne nous offre une leçon précieuse, presque subversive : penser librement suppose parfois de résister à l’injonction de parler.
Et cette résistance-là, silencieuse mais ferme, est peut-être l’une des formes les plus élevées de l’engagement intellectuel.