Par Mamadou Sèye
ll faut le dire calmement, fermement, sans chauvinisme ni posture victimaire : la manière dont les autorités marocaines gèrent l’après-finale Sénégal–Maroc pose aujourd’hui un vrai problème politique, juridique et symbolique. Et plus le temps passe, plus cette affaire s’éloigne du terrain du droit pour glisser dangereusement vers celui du ressentiment mal digéré.
Qu’il y ait eu de la tension, des débordements verbaux, des gestes déplacés en marge d’une finale aussi électrique, personne de sérieux ne le conteste. Une CAN perdue à domicile, dans un climat émotionnel extrême, produit mécaniquement des excès. Mais c’est précisément dans ces moments que l’Etat doit se distinguer du supporter, que la justice doit se hisser au-dessus de la frustration collective.
Or, que voit-on aujourd’hui ? Dix-huit supporters sénégalais maintenus en détention, sans jugement rapide, sans clarté totale sur les charges, au point d’entamer une grève de la faim. Ce n’est plus un simple dossier judiciaire, c’est devenu un malaise public, une gêne continentale, une dissonance dans le récit que le Maroc veut projeter.
Car il faut rappeler, sans détour, une vérité que beaucoup préfèrent passer sous silence : le football marocain lui-même n’a pas été irréprochable durant cette CAN. Les actes d’anti-jeu assumés, les pressions sur l’arbitrage, les contestations incessantes, et même des scènes ubuesques comme le vol de serviettes de gardiens, se sont déroulés sous les projecteurs, sans déclencher de tempête judiciaire. Ce sont des faits observés, documentés, commentés. Pas des accusations gratuites.
Dès lors, l’acharnement perçu contre de simples supporters étrangers devient incompréhensible. Ces hommes ne sont ni des hooligans professionnels ni des militants de la violence. Ce sont des citoyens venus soutenir leur équipe nationale, emportés, comme tant d’autres, par la fièvre d’un match historique. Les transformer en symboles expiatoires d’une défaite mal digérée serait une grave erreur.
Oui, le Maroc n’a manifestement pas encore totalement digéré cette défaite. Et humainement, cela se comprend. Mais un Etat ne digère pas les événements avec l’estomac, il les traite avec la tête. La justice ne peut pas être, même involontairement, le prolongement d’une amertume sportive. A partir de là, chaque jour de détention supplémentaire devient politiquement contre-productif.
Cette situation ne rend service à personne. Elle ne console pas l’opinion marocaine. Elle crispe l’opinion sénégalaise. Elle abîme inutilement l’image d’un pays qui se veut – à juste titre – une grande Nation de football, d’organisation et d’hospitalité. La CAN devait être une vitrine. Elle risque de laisser une ombre persistante.
Il ne s’agit pas de réclamer l’impunité. Il s’agit d’exiger la proportion, la célérité et l’humanité. Si des faits mineurs sont établis, le droit prévoit des réponses claires : amendes, expulsions, interdictions de stade. La prison prolongée, opaque, silencieuse, n’est ni pédagogique ni honorable dans ce contexte.
Les autorités marocaines ont aujourd’hui une carte forte à jouer. Accélérer les procédures, garantir pleinement les droits des détenus, assurer la compréhension des charges, et surtout libérer ces supporters. Non par faiblesse. Par grandeur.
Le football africain n’a pas besoin de vainqueurs soupçonneux ni de perdants humiliés. Il a besoin d’Etats capables de gagner avec élégance… et de perdre avec dignité.