Quand l’argumentaire se cache derrière l’indignation : l’immunité parlementaire n’est pas un paravent

Par Mamadou Sèye

Dans l’affaire Farba Ngom, on assiste à un phénomène désormais trop familier : chaque fois que la justice avance, une nuée de déclarations tonitruantes surgit pour déplacer le débat du droit vers l’émotion. Me Oumar Youm et ses collègues de la défense ont adopté la tactique de la dramatisation médiatique plutôt que celle d’une argumentation juridique solide. Et c’est là qu’il faut être franc : leur discours est plus spectaculaire que convaincant.

Sur la première levée d’immunité parlementaire, il faut rappeler une évidence que beaucoup semblent oublier volontairement : l’immunité n’est pas un sauf-conduit pour échapper à toute enquête. Elle protège l’exercice du mandat législatif contre des poursuites abusives, pas contre des enquêtes sérieuses fondées sur des indices tangibles de faits graves — comme le blanchiment de capitaux ou l’abus de biens sociaux. Or c’est précisément pour ces faits présumés, issus de rapports de la CENTIF et transmis au Pool judiciaire financier, que le ministère de la Justice a sollicité l’autorisation de lever cette immunité. Rien de fantasque, rien de politique : une procédure ordinaire, prévue par la loi, examinée par une commission ad hoc, votée en séance plénière.

Mais la défense a choisi de présenter cette démarche comme une attaque personnelle, une mise en scène d’un “Etat de droit qui vacille”. Dénoncer l’arbitraire, crayonner des plaintes pour “violations du droit à l’image” ou “mise en danger de la vie d’autrui”, c’est joli dans un communiqué, c’est creux face à une procédure réglementée. Le droit à l’image protège de l’exploitation commerciale ou de la diffusion non autorisée de contenus personnels, pas l’exercice, par le ministère de la Justice, de sa mission de superviser une enquête. Brandir ce principe comme s’il était le point central d’un débat pénal, c’est prétendre résoudre une équation complexe avec des slogans.

Quant à la seconde levée d’immunité, déclenchée après la découverte de téléphones portables en détention, elle soulève des questions qui ne sont pas des élucubrations : l’introduction de dispositifs électroniques en milieu carcéral, l’usage de ces appareils pour des communications stratégiques ou la circulation d’informations sensibles ne sont pas des peccadilles. La défense les minimise en parlant de “harcèlement politique”, mais les faits — tels qu’ils ressortent des pièces de procédure — ne se plient pas à l’argument émotionnel. On ne conteste pas des allégations par des invectives contre une ministre ; on le fait par des objections formelles, des éléments factuels, des contestations de procédure. Et ça, Me Youm ne l’a pas fait avec rigueur.

Quand on dénonce une violation du secret de l’instruction, encore faut-il démontrer qu’elle a eu lieu dans les conditions prévues par la loi. Quand on parle de présomption d’innocence, encore faut-il comprendre qu’elle ne signifie pas l’immuabilité du débat judiciaire. Répéter que “la justice serait instrumentalisée” ne remplace pas une réponse argumentée aux éléments concrets du dossier. La rhétorique guerrière sert à mobiliser une opinion, pas à convaincre un juge.

Le plus surprenant dans tout cela est peut-être cette propension à saper les fondements mêmes de l’Etat de droit en prétendant le défendre. En transformant chaque acte de procédure en “attaque politique”, la défense finit par vider le débat de sa substance, laissant l’impression que l’émotion l’emporte sur le raisonnement. Et dans une démocratie, confondre stratégie médiatique et argument juridique n’est pas une finesse : c’est une faille.

L’opinion mérite mieux que des déclarations fracassantes qui jouent sur les peurs et les frustrations. Elle mérite un débat éclairé, fondé sur le droit et sur les faits. Et sur ce plan, l’argumentaire de Me Youm et de ses alliés n’a pas encore réussi à convaincre qu’il s’agit d’autre chose qu’un été de rhétorique dans un dossier d’hiver judiciaire.

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