Par Mamadou Sèye
Les révélations publiées par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project dépassent le simple registre de la curiosité diplomatique. Elles racontent une époque, une méthode et une certaine idée du pouvoir. A travers des courriels versés dans le domaine public par la justice américaine, on découvre comment l’entourage de Karim Wade, après sa condamnation en 2015 pour enrichissement illicite, a exploré la possibilité d’activer des relais d’influence au plus haut niveau international.
Dans ces échanges, une ligne directrice apparaît clairement : transformer une affaire judiciaire sénégalaise en sujet de plaidoyer global. Les interlocuteurs parient sur la capacité d’Epstein à atteindre des responsables politiques, des diplomates, des décideurs évoluant à Washington ou dans les arènes multilatérales. Son carnet d’adresses est perçu comme une clé, presque comme une juridiction parallèle où l’entregent pourrait compléter – ou concurrencer – le droit.
Rien n’est laissé au hasard. On parle stratégie, positionnement, messages à faire passer. On évoque aussi les moyens financiers nécessaires pour rémunérer les structures susceptibles d’ouvrir ces portes. L’influence est pensée comme un investissement.
Plus troublant encore : la relation entre Epstein et Karim Wade ne serait pas née de l’urgence créée par la condamnation. Les traces remontent à environ 2010. Bien avant la tempête, il existait déjà des conversations, des perspectives d’affaires, des passerelles possibles. Lorsque la crise survient, le réseau est là, prêt à être sollicité.
Après la grâce présidentielle de 2016 et le départ vers le Qatar, les échanges montrent qu’Epstein continue à suggérer des mises en relation avec des personnalités en vue, maintenant un discours favorable. Comme si, au fond, l’affaire judiciaire n’avait été qu’un épisode dans une relation plus vaste, structurée par la proximité avec les cercles d’influence.
Il serait excessif d’affirmer que ces démarches ont changé le cours de l’histoire. Les documents ne le prouvent pas. Mais ils révèlent autre chose, et c’est peut-être l’essentiel : la croyance profonde qu’aucun dossier n’est totalement local dès lors que l’on dispose des bons contacts à l’international.
Cette séquence interroge inévitablement. Elle parle de souveraineté judiciaire, de rapports de force, et de la tentation permanente, pour des acteurs politiques confrontés à l’adversité, d’aller chercher hors des frontières les leviers susceptibles de rééquilibrer la bataille.
A la fin, ce que racontent ces emails, c’est moins la puissance réelle du réseau Epstein que le prestige qu’on lui prêtait — et l’espoir que ce prestige pouvait peser sur le destin d’un homme devenu l’un des symboles d’une confrontation politique majeure au Sénégal.