Affaire Softcare : quand l’Etat parle à deux voix

Par Mamadou Sèye
Dans le dossier Softcare, une chose trouble profondément l’opinion : l’Etat sénégalais semble se contredire lui-même. Entre les conclusions initiales des inspecteurs, les nuances de l’autorité de régulation et la sortie rassurante du ministre de la Santé, la vérité paraît s’être perdue en chemin. Et dans les affaires sanitaires, la confusion est souvent plus dangereuse que le scandale lui-même.

L’affaire Softcare aurait pu rester un simple dossier technique, traité dans la discrétion administrative des inspections sanitaires. Mais elle s’est transformée en un révélateur inquiétant d’un mal plus profond : la difficulté de l’Etat à parler d’une seule voix lorsque des intérêts sensibles sont en jeu.

Tout commence par une inspection de l’autorité de régulation pharmaceutique dans l’usine Softcare. Les inspecteurs y découvrent, selon leurs constats, des quantités importantes de matières premières périmées destinées à la fabrication de produits d’hygiène intime et de couches pour bébés. Immédiatement, l’alerte est donnée. La commercialisation est suspendue. L’opinion publique découvre avec stupeur qu’un produit du quotidien pourrait être concerné.

Dans un pays où les systèmes de contrôle sanitaire sont encore en consolidation, une telle alerte ne peut être prise à la légère. Elle touche à l’intime : les femmes, les nourrissons, les familles.

Mais très vite, le récit commence à se modifier.

L’autorité de régulation nuance. Les matières périmées étaient bien présentes dans l’usine, mais leur utilisation dans la production n’aurait pas été formellement prouvée. Le dossier bascule alors dans une zone grise : celle où l’on reconnaît les manquements tout en évitant la conclusion la plus lourde.

Puis vient la parole du ministre de la Santé, Ibrahima Sy. Selon les conclusions de l’enquête officielle, il n’y aurait finalement aucun risque sanitaire avéré. Les analyses n’auraient révélé aucune substance dangereuse. Les produits seraient donc sûrs pour les consommateurs, malgré certaines défaillances dans la gestion interne de l’entreprise.

C’est précisément cette dernière étape qui a mis le feu aux poudres.

Les syndicats du secteur sanitaire, notamment le SAMES et le SUTSAS, dénoncent aujourd’hui une conclusion qui, selon eux, contredit le travail des inspecteurs et fragilise l’autorité des structures de régulation. Ils parlent d’un désaveu des agents techniques de l’Etat et agitent déjà la menace d’une grève.

Le problème, au fond, n’est pas seulement scientifique. Il est institutionnel.

Dans les affaires sanitaires, la crédibilité du système repose sur un principe simple : la cohérence de la parole publique. Lorsque l’Etat donne l’impression de corriger lui-même ses propres alertes, le doute s’installe immédiatement.

Car une question simple surgit alors : qu’est-ce qui a changé entre les premières constatations et la conclusion finale ?

Les faits ?
Les analyses ?
Ou les rapports de force ?

Dans toutes les grandes démocraties sanitaires, les crises naissent rarement de la première alerte. Elles naissent plutôt des tentatives maladroites de rassurer trop vite.

Or la confiance du public ne se décrète pas. Elle se construit dans la transparence et la rigueur.

Dans l’affaire Softcare, l’opinion n’a pas seulement entendu parler de matières périmées. Elle a surtout entendu un Etat qui semble hésiter entre deux discours : celui de la prudence sanitaire et celui de l’apaisement politique.

Et lorsque la santé publique devient l’espace d’un tel flottement, la suspicion devient inévitable.

C’est précisément pour éviter cette zone de brouillard que les institutions de contrôle existent. Leur rôle n’est pas de rassurer à tout prix, mais d’établir les faits avec une indépendance absolue.

Car dans les questions de santé publique, la vérité ne peut jamais être négociée.

Et si l’affaire Softcare doit laisser une leçon, c’est celle-ci : la confiance sanitaire d’un pays se perd beaucoup plus vite qu’elle ne se reconstruit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *