Par Mamadou Sèye
Il est des affaires judiciaires qui dépassent les protagonistes pour devenir des révélateurs d’époque. L’affaire dite Sonko – Mame Mbaye Niang n’est plus depuis longtemps un simple différend entre deux hommes publics. Elle est devenue le symbole d’un dysfonctionnement grave de la parole publique, d’un usage dévoyé de l’autorité de l’Etat, et surtout d’un préjudice infligé au peuple sénégalais lui-même.
Car il faut appeler les choses par leur nom : ce qui est en cause aujourd’hui, ce n’est pas Ousmane Sonko, ni même son destin personnel. Ce qui est en cause, c’est la manière dont un responsable public, Mame Mbaye Niang, a géré – ou instrumentalisé – une information d’intérêt national, avec des conséquences politiques, sociales et humaines considérables.
Rappelons les faits dans leur enchaînement logique. Face aux accusations publiques portées contre sa gestion du PRODAC, Mame Mbaye Niang a d’abord nié l’existence même d’un rapport. Une négation catégorique, répétée, martelée, présentée comme une vérité indiscutable. Cette posture n’était pas anodine : elle visait à discréditer la parole d’un opposant en l’érigeant en menteur, et à donner à l’opinion l’image d’un homme accusant sans preuve.
Puis, plus tard, presque subrepticement, le discours a changé. Le rapport a fini par exister. Mieux : il a été reconnu comme un document administratif réel. Entre ces deux moments, il s’est passé l’essentiel. Des tensions extrêmes. Des manifestations. Des morts. Des jeunes blessés. Des familles endeuillées. Et surtout, l’éviction d’un candidat majeur à une élection présidentielle, sur la base d’une condamnation judiciaire reposant sur un socle aujourd’hui sérieusement contesté.
Il faut mesurer la gravité politique de cette séquence. Un responsable public qui nie un document, puis reconnaît son existence, ne se contredit pas seulement lui-même : il trompe la Nation. Car dans un Etat sérieux, la parole d’un ministre engage plus que sa personne. Elle engage l’administration, la justice, la stabilité sociale.
C’est là que le tort causé au peuple sénégalais devient manifeste. Ce mensonge initial – ou cette dissimulation – a produit des effets réels, concrets, irréversibles pour certains. Peut-on raisonnablement soutenir que les décisions judiciaires prises à l’époque auraient été les mêmes si tous les éléments avaient été connus, produits et contradictoirement débattus ? La question mérite d’être posée, non par esprit de revanche, mais par exigence de vérité républicaine.
Aujourd’hui, alors que le pouvoir a changé de mains, une autre question s’impose avec une force troublante : pourquoi Mame Mbaye Niang a-t-il quitté le pays ? Pourquoi celui qui se disait serein, sûr de son bon droit, confiant dans les institutions, a-t-il choisi l’éloignement plutôt que l’affrontement avec la vérité ? N’est-ce pas là, au minimum, un aveu de malaise, sinon une reconnaissance implicite que le récit officiel ne tient plus face à l’examen rigoureux des faits ?
Il ne s’agit pas ici de conclure à la culpabilité pénale de qui que ce soit. Ce rôle appartient exclusivement à la justice, dans le respect des formes et des droits. Mais il est parfaitement légitime, politiquement et moralement, de s’interroger sur la responsabilité historique d’un homme public dont les déclarations ont contribué à fracturer la société sénégalaise.
Que l’on soit partisan ou non d’Ousmane Sonko n’est, au fond, pas la question. Ce qui choque, ce qui blesse, ce qui indigne, c’est l’idée qu’un mensonge d’Etat ait pu servir de fondement à une exclusion politique, avec toutes les conséquences que l’on connaît. A ce niveau, ce n’est plus une querelle d’ego, c’est une atteinte à la souveraineté populaire.
Il est donc parfaitement légitime que l’opinion exige aujourd’hui des comptes. Non pas par esprit de chasse à l’homme, mais pour établir un précédent clair : au Sénégal, nul ne doit pouvoir manipuler la vérité sans en répondre. La démocratie ne survit pas à l’impunité du mensonge, surtout lorsqu’il est porté par ceux qui avaient la charge de l’Etat.
Qu’on soit clair : l’éligibilité de Sonko est définitivement acquise et n’est pas à l’ordre du jour. Ce débat est clos. Ce qui s’ouvre, en revanche, c’est celui de la redevabilité des anciens gestionnaires du pouvoir. Et à ce titre, Mame Mbaye Niang ne peut échapper à l’examen public, politique et, le cas échéant, judiciaire de ses actes et de ses paroles.
Le Sénégal a changé. Les citoyens regardent, comparent, recoupent. La peur a reculé, la mémoire est intacte. Ceux qui ont contribué à travestir la vérité pour servir des intérêts conjoncturels doivent comprendre une chose essentielle : l’histoire ne se négocie pas, elle se tranche.
Si la révision du procès permet de remettre en lumière ce qui a été volontairement obscurci, alors elle aura rendu un service immense non pas à un homme, mais à la République. Et si elle conduit à établir des responsabilités claires, ce sera un signal fort envoyé à tous les détenteurs actuels et futurs du pouvoir : au Sénégal, le mensonge politique a un coût.