Mamadou sèye
La sortie du Roi Mohammed VI à l’issue de la CAN 2025 n’est ni un simple message de félicitations ni une formule diplomatique convenue. Elle est un acte politique à part entière, une parole de surplomb prononcée à un moment où le football africain frôlait la rupture émotionnelle. En saluant le succès de l’organisation marocaine tout en réaffirmant la fraternité africaine, le Souverain a choisi de refermer la parenthèse des passions avant qu’elles ne se transforment en fractures durables.
Car cette CAN, aussi réussie fût-elle sur le plan logistique, a révélé une vérité que l’on préfère souvent taire : le football africain est aujourd’hui un champ de tensions politiques, symboliques et géostratégiques. La finale, les décisions arbitrales, les réactions excessives, les agressions ciblées, les menaces de sanctions… tout cela a montré que le ballon rond est devenu bien plus qu’un jeu. Il est un espace de projection des frustrations continentales, un miroir grossissant des rapports de force au sein de la CAF et, au-delà, de l’Afrique elle-même.
Dans ce contexte inflammable, la parole royale a joué un rôle précis : reprendre le contrôle du récit. En affirmant que la réussite marocaine est aussi une réussite africaine, Mohammed VI ne cherche pas seulement à apaiser. Il rappelle que le Maroc ne veut pas être perçu comme un hôte dominateur ou un bénéficiaire exclusif du système, mais comme un pivot continental, conscient de ses responsabilités. C’est une manière élégante de dire que la victoire organisationnelle ne donne pas tous les droits, et que la grandeur se mesure aussi à la capacité de tempérer ses propres foules.
Le message est également adressé, sans être nommé, au Sénégal. Champion d’Afrique, contesté par certains, soutenu par beaucoup, le Sénégal est devenu malgré lui le révélateur des crispations profondes du football africain. La déclaration du Roi agit ici comme un verrou diplomatique : elle bloque toute dérive institutionnelle, neutralise les velléités de représailles sportives et empêche que la rivalité sportive ne dégénère en contentieux politique. En clair, le Maroc refuse l’escalade, même quand une partie de son opinion la réclame.
Mais cette parole n’est pas qu’un geste d’élégance. Elle est aussi un rappel à l’ordre adressé aux instances africaines du football. Derrière l’appel à la fraternité se cache une évidence : on ne peut pas demander aux peuples d’être sages si les règles du jeu elles-mêmes sont perçues comme injustes. L’arbitrage, la gouvernance de la CAF, la proximité troublante entre certains centres de pouvoir sont autant de bombes à retardement. La fraternité ne se décrète pas ; elle se construit sur la confiance. Et la confiance suppose l’équité.
Le Roi du Maroc le sait. C’est pourquoi cette sortie s’inscrit dans une stratégie plus large de soft power maîtrisé. Le Maroc organise, investit, structure, influence. Mais il veut aussi apparaître comme un stabilisateur, pas comme un facteur de division. A l’heure où l’Afrique cherche ses repères, Rabat entend parler le langage de la modération stratégique, celui des Etats qui savent que l’autorité véritable s’exerce sans cris.
Cette CAN 2025 restera donc comme un moment charnière. Une CAN qui a consacré le Maroc comme grande Nation organisatrice. Une CAN qui a confirmé le Sénégal comme puissance footballistique majeure. Et une CAN qui a surtout mis à nu les fragilités institutionnelles du football africain. En choisissant la fraternité plutôt que la surenchère, Mohammed VI a rappelé une chose essentielle : le football peut unir l’Afrique, mais seulement si ceux qui le dirigent cessent de jouer avec le feu.
A présent, la balle n’est plus dans les pieds des joueurs ni dans la bouche des supporters. Elle est dans le camp des décideurs. Et l’Histoire, elle, ne pardonne jamais longtemps les occasions manquées.