Détente-La soudaine épidémie de voix graves

Par Mamadou Sèye

Depuis le problème relatif à des célébrités et à d’autres personnes arrêtées dans des affaires de mœurs, un phénomène discret mais spectaculaire traverse le pays. Pas de communiqué officiel, pas de campagne publique, mais une adaptation fulgurante des attitudes.

Au marché, dans les bureaux, aux arrêts de bus, une transformation est visible à l’œil nu. Des hommes parfaitement ordinaires, connus depuis toujours pour leur timbre tranquille, parlent désormais comme s’ils passaient une audition nationale.

« Allô ? » ne se dit plus vraiment.
On entend plutôt un long, profond : « Aaaallô… », travaillé, pesé, certifié.

Même les salutations ont pris du volume. Les poignées de main durent plus longtemps, les tapes dans le dos ressemblent à des signatures d’actes notariés, et les regards semblent murmurer : constatez bien, tout est en règle.

Dans les quartiers, la démarche est devenue une science appliquée. Les pas s’élargissent, les épaules se balancent avec méthode. Certains marchent comme s’ils défilaient devant un jury international. D’autres forcent tellement le mouvement qu’on redoute la contracture avant la fin de la rue.

Le téléphone est un théâtre à lui tout seul.

Avant de décrocher, beaucoup prennent une seconde. Petite toux préparatoire. Raclement stratégique de gorge. Visage fermé. Puis la voix sort, plus grave que nature, presque administrative. Le correspondant, pourtant familier depuis l’enfance, pourrait jurer s’être trompé de numéro.

Au bureau, chacun observe chacun. Celui qui riait fort devient mesuré. Celui qui parlait doucement convoque des basses inédites. Les collègues échangent des regards d’examinateurs dans un concours sans affiche, sans inscription, mais auquel tout le monde participe.

Et pendant que cette chorégraphie nationale se joue, la rumeur fait le reste. Untel aurait modifié son intonation. Untel ne marcherait plus comme avant. Untel serait « devenu sérieux ». La commission populaire d’évaluation fonctionne jour et nuit, avec une imagination débordante.

Ce qu’il y a de presque touchant, c’est l’application générale. Tant d’efforts pour répondre à une inquiétude diffuse, pour être sûr de ne pas être mal compris, mal vu, mal interprété.

Mais la réalité, elle, ne change pas de voix. Les marmites continuent de bouillir, les échéances tombent à la date prévue, et les problèmes quotidiens ne demandent ni démarche spéciale ni tonalité héroïque.

Alors la fatigue finit par gagner. Les épaules redescendent. Les voix retrouvent leur hauteur naturelle. On recommence à discuter sans répétition générale, à rire sans réglage préalable.

Jusqu’à la prochaine onde de choc.


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