Par Mamadou Sèye
Dans notre pays comme dans beaucoup d’autres, un principe juridique vieux comme le droit moderne veut que l’action publique s’éteigne avec la mort de l’accusé. C’est-à-dire qu’une fois le mis en cause décédé, les poursuites cessent, les dossiers se ferment et, le plus souvent, les biens mal acquis restent dans le patrimoine familial. On détourne de l’argent public, on bâtit des immeubles, on acquiert des terres, on place des fortunes à l’étranger… puis on disparaît, et les héritiers récoltent les fruits d’un crime contre la collectivité. Ce mécanisme, qui peut paraître normal du point de vue pénal, est profondément choquant du point de vue moral, économique et social. Car l’argent public détourné ne disparaît pas dans la tombe : il reste bien vivant dans des comptes bancaires, dans des titres fonciers et dans des biens de luxe, dont les bénéficiaires, eux, n’ont rien fait pour les mériter.
L’initiative portée par Amadou Bâ vise à briser ce cercle vicieux. Elle part d’un constat simple : si le Sénégal veut se donner les moyens réels de combattre la corruption, la mort ne peut pas servir de refuge ultime aux délinquants financiers. La proposition consiste à permettre la poursuite des actions en récupération des biens même après le décès du mis en cause. Il ne s’agit pas de juger un mort, ce qui n’aurait aucun sens, mais de maintenir vivantes les procédures civiles et patrimoniales visant la succession. Autrement dit, le patrimoine suspect ne serait pas automatiquement blanchi par la disparition de son propriétaire. Cette mesure, déjà appliquée dans certains pays, change radicalement le rapport de force : elle rappelle que l’argent volé au peuple doit revenir au peuple, quoi qu’il arrive.
Ce projet est aussi conforme aux engagements internationaux du Sénégal, notamment la Convention des Nations unies contre la corruption, qui recommande des mécanismes efficaces pour récupérer les avoirs détournés, y compris lorsque l’auteur présumé n’est plus en vie. Il n’est pas question ici de vengeance posthume, mais de réparation et de justice. La corruption ne fait pas que remplir des poches ; elle détruit des écoles, retarde des hôpitaux, bloque des infrastructures, prive les jeunes de perspectives. En laissant ces richesses frauduleuses se transformer en héritages intouchables, on envoie un message dangereux : que voler l’Etat est finalement rentable si l’on meurt avant le verdict.
Certains critiqueront l’idée, y voyant une intrusion dans le droit des familles ou une atteinte à la paix des morts. Mais il faut avoir le courage de poser la vraie question : qu’est-ce qui est le plus injuste ? Priver des héritiers de biens volés, ou laisser toute une Nation payer à perpétuité pour les crimes économiques d’un défunt ? Dans un pays où les ressources sont limitées et les besoins immenses, chaque franc mal acquis est un trou dans le budget de l’avenir. C’est pourquoi cette réforme est d’abord un acte de protection collective, avant d’être une sanction.
En allant au bout de cette logique, le Sénégal enverrait un signal fort, en Afrique et au-delà : la lutte contre la corruption ne s’arrête ni à la porte des palais, ni au portail des cimetières. Elle est permanente, implacable, et elle poursuit non pas les corps, mais les biens mal acquis. C’est ainsi que se construit un Etat juste, qui refuse que la mort devienne la dernière cachette des détourneurs.