Par Mamadou Sèye
Depuis la révélation de l’existence d’une dette dite « cachée » au Sénégal et l’ouverture d’une enquête interne par le Fonds monétaire international, une polémique pour le moins troublante s’est installée dans le débat public. Non pas contre ceux qui ont dissimulé, mais contre ceux qui ont révélé. Certains vont jusqu’à reprocher aux nouvelles autorités, et singulièrement au Premier ministre Ousmane Sonko, d’avoir choisi la transparence. Comme si dire la vérité était devenu une faute. Comme si le silence était une option de gouvernance.
Il faut poser un principe simple, que nul débat sérieux ne peut contourner : la dette cachée n’a pas été créée par ceux qui l’ont révélée. Elle a été contractée dans l’opacité, dissimulée dans les circuits budgétaires, masquée aux partenaires, soustraite au contrôle citoyen. Ce que les nouvelles autorités ont fait, ce n’est pas créer un problème, c’est mettre un nom sur une réalité préexistante. Reprocher cela, c’est comme reprocher à un médecin d’annoncer un diagnostic grave : ce n’est pas le thermomètre qui crée la fièvre.
La transparence n’était pas un luxe politique. Elle était une nécessité vitale. Le Sénégal ne pouvait plus fonctionner sur la base de chiffres maquillés. Les marchés financiers, les agences de notation, les créanciers internationaux disposent d’outils de recoupement puissants. Le mensonge ne survit jamais durablement à la réalité des flux. Le fait même que le FMI ait déclenché une enquête interne sur ses propres mécanismes de contrôle prouve que l’ampleur des anomalies a dépassé le seul cadre sénégalais pour devenir un problème de crédibilité internationale. Aucun redressement sérieux, aucune réforme structurelle, aucun budget sincère ne peut être bâti sur des données fausses.
Que se serait-il passé si les nouvelles autorités avaient choisi de se taire ? La chute aurait simplement été plus brutale plus tard. Le mensonge aurait tenu quelques mois, puis la réalité aurait éclaté lors d’un incident de paiement, d’un audit externe ou d’un désalignement trop visible des comptes. Cette fois-là, le Sénégal aurait été pris en flagrant délit de dissimulation prolongée, avec un nouveau régime déjà aux commandes. Aujourd’hui, le pays affronte une tempête en connaissance de cause. Demain, il aurait affronté un ouragan à l’aveugle.
Pire encore, le nouveau pouvoir aurait été accusé de complicité. En politique, le silence devient toujours une responsabilité. Si la dette avait été révélée après plusieurs mois de gouvernance, l’opinion aurait tranché sans nuance : « Ils savaient et ils ont menti. » La transparence a permis de couper net cette future accusation et de clarifier immédiatement les responsabilités historiques.
Sur le plan international, les conséquences auraient été autrement plus lourdes. Les institutions financières sanctionnent toujours plus durement le mensonge prolongé que la mauvaise situation elle-même. Sans vérité assumée, le Sénégal se serait exposé à une suspension totale des appuis, à une fermeture durable des marchés, à une hausse brutale du coût de l’endettement, à un étranglement financier prolongé. Aujourd’hui, les discussions sont difficiles, certes, mais elles se font en position de vérité, et cela change tout.
Sur le plan social enfin, le silence aurait été explosif. Les populations auraient subi restrictions, ajustements et tensions sans jamais comprendre l’origine réelle du choc. La transparence permet au moins au peuple de ne pas souffrir dans l’ignorance et de donner un sens aux sacrifices demandés.
Il faut le dire sans détour : ceux qui attaquent le plus violemment la transparence sont souvent ceux que la vérité rattrape. La stratégie est connue : transformer le révélateur en coupable, déplacer le débat du « qui a fait » vers le « qui a parlé ». C’est une tentative de dilution des responsabilités passées. Mais l’histoire, elle, finit toujours par remettre les faits à leur place.
L’enquête interne déclenchée par le FMI est à cet égard un fait politique majeur. Elle signifie que même l’institution de Bretton Woods reconnaît une défaillance dans ses propres contrôles. C’est rare, et cela suffit à mesurer la profondeur du dysfonctionnement hérité. Cette seule donnée justifie rétrospectivement le choix de la vérité.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’une saisine du Conseil d’administration du FMI pour un report ou un rééchelonnement de la dette apparaît non comme une fuite, mais comme une mesure de sauvegarde nationale. Aucun Etat ne peut à la fois redresser ses comptes, réformer son économie, investir dans ses priorités sociales et supporter instantanément le choc d’un passif occulté pendant des années. On ne peut pas exiger une orthodoxie parfaite sur la base d’une situation construite dans l’irrégularité.
Mais cette transparence engage aussi fortement le nouveau pouvoir. Elle impose la traçabilité totale des engagements futurs, des audits réguliers, la fin définitive des dettes parallèles et la responsabilisation juridique des gestionnaires. La vérité ne peut pas être à sens unique.
Le Sénégal ne souffre pas seulement d’une dette financière excessive. Il souffre surtout d’une dette de confiance entre l’Etat et ses citoyens, entre le pays et ses partenaires, entre la parole publique et la réalité des comptes. Or cette dette-là ne se refinance pas. Elle ne se reporte pas. Elle ne se rembourse que par la constance dans la vérité et la rigueur dans l’action.
Qu’on l’approuve ou qu’on le critique, une chose est incontestable : Ousmane Sonko a pris un risque politique majeur en assumant publiquement l’état réel des finances du pays. Ce choix affaiblit à court terme, expose à l’international, nourrit l’attaque politique. Mais l’histoire ne juge jamais les dirigeants sur leur capacité à embellir les chiffres. Elle les juge sur leur capacité à restaurer la vérité.
Ce que vit aujourd’hui le Sénégal est douloureux. Mais ce n’est pas la conséquence de la transparence. C’est la conséquence de l’opacité passée. Accuser ceux qui ont levé le voile, c’est refuser d’affronter les responsabilités historiques et préparer de nouvelles crises. Le Sénégal n’a pas choisi la facilité. Il a choisi de ne plus mentir. Et dans l’histoire des Nations, c’est toujours ce choix-là qui finit par sauver les peuples.