Par Mamadou Sèye
`L’information n’est pas anodine. Selon Africa Intelligence, une mission française a récemment été dépêchée à Dakar pour évoquer l’épineux dossier de la dette sénégalaise. Ce type de déplacement n’est jamais protocolaire. Il traduit une préoccupation réelle, une volonté de comprendre, voire d’anticiper. Quand une puissance partenaire s’inquiète de la trajectoire financière d’un pays, c’est que les équilibres en jeu dépassent le cadre strictement national.
Car le fait est là, têtu : depuis l’arrivée des nouvelles autorités, pas un seul décaissement du Fonds monétaire international. Aucun programme actif, aucune facilité budgétaire mobilisée. Dans l’imaginaire de certains milieux financiers, un tel scénario aurait dû conduire à une impasse : tensions de trésorerie, incapacité à honorer les échéances, glissement vers une restructuration forcée. Rien de cela ne s’est produit.
Au contraire, le Sénégal honore ses engagements, maintient sa signature et stabilise sa trajectoire.
Cette résilience ne relève ni du miracle ni de l’improvisation. Elle repose sur un travail méthodique engagé par les autorités : audit des engagements hérités, maîtrise rigoureuse des dépenses publiques, réorientation des priorités budgétaires, intensification de la mobilisation des recettes internes et restauration de la sincérité des comptes. Dans un contexte où la dette publique dépasse des niveaux historiquement élevés et où les marchés internationaux sont devenus plus sélectifs, tenir sans assistance extérieure immédiate exige une discipline rare.
Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement. Gouverner sans filet financier multilatéral suppose d’assurer la continuité des paiements, de préserver la confiance des partenaires techniques et financiers, d’éviter toute panique sur les marchés et de maintenir la stabilité macroéconomique. Le Sénégal y est parvenu.
C’est précisément ce succès relatif qui intrigue. Comment Dakar tient-il le cap ? Comment, malgré l’absence de décaissement du FMI et les incertitudes héritées, le pays évite-t-il la spirale d’une restructuration ? Derrière ces interrogations techniques se profile une inquiétude plus large : l’effet de démonstration. Si un Etat africain montre qu’il peut restaurer ses équilibres par l’effort interne, sans recourir immédiatement à une restructuration de dette, cela interroge certains dogmes établis.
Récemment encore, le Premier ministre Ousmane Sonko a réitéré avec fermeté le refus du Sénégal d’opter pour une restructuration. Le message est stratégique : la parole de l’Etat sera respectée. Une restructuration, même présentée comme technique, envoie un signal de fragilité aux marchés, renchérit durablement le coût de l’emprunt et peut enfermer un pays dans une trajectoire de défiance prolongée. En choisissant de maintenir ses engagements, Dakar protège sa crédibilité financière et son accès futur aux capitaux.
Ce positionnement s’inscrit dans une vision plus large : restaurer la souveraineté budgétaire, consolider les finances publiques avant de négocier en position de force, et éviter toute solution précipitée dictée par la pression extérieure. Il ne s’agit pas de rompre avec les partenaires internationaux, mais de négocier d’égal à égal, avec des comptes clarifiés et une stratégie assumée.
Les défis demeurent. Les échéances restent lourdes. Les attentes sociales sont fortes. La croissance doit être consolidée et la transformation structurelle accélérée, notamment avec les nouvelles perspectives énergétiques. Mais l’essentiel est là : l’Etat fonctionne, les engagements sont tenus, la stabilité est préservée.
Dans un environnement régional où plusieurs économies font face à des tensions aiguës, la trajectoire sénégalaise mérite d’être observée avec objectivité. Elle démontre qu’avec une volonté politique ferme, une gestion rigoureuse et une stratégie cohérente, il est possible de traverser une zone de turbulence sans céder à la panique ni sacrifier sa crédibilité.
Le Sénégal n’est ni en posture de repli ni en situation de dépendance. Il avance avec méthode, assume ses choix et consolide ses fondamentaux. Et cela, au-delà des analyses alarmistes, constitue en soi un signal fort.