Développement : quand l’Etat remet les territoires au centre du jeu

Par Mamadou Sèye

A la lecture du communiqué du Conseil des ministres du 4 février 2026, une inflexion majeure se dessine clairement : l’Etat sénégalais ne raisonne plus uniquement en termes de programmes sectoriels, mais en architecture globale de transformation économique, articulée autour des territoires, des infrastructures structurantes et de l’investissement privé. Ce n’est pas un simple enchaînement de décisions administratives, mais l’affirmation progressive d’une nouvelle grammaire du développement.

Le signal le plus fort vient du retour assumé du ferroviaire comme colonne vertébrale de l’aménagement du territoire. L’accélération de la réhabilitation de la ligne Dakar–Tambacounda, la mise en service annoncée de la phase II du TER avec la gare de Sébikhotane, et l’instruction donnée d’élaborer une politique ferroviaire nationale à l’horizon 2050 marquent une rupture nette avec des décennies de marginalisation du rail. Il ne s’agit plus de nostalgie infrastructurelle, mais d’un choix économique : désenclaver les bassins de production, réduire les coûts logistiques et reconnecter les territoires au marché national.

Ce choix ferroviaire prend tout son sens lorsqu’il est mis en perspective avec la territorialisation accélérée des politiques publiques, explicitement érigée en principe directeur de l’Agenda Sénégal 2050. Routes, pistes rurales, eau, électricité, numérique, infrastructures sociales : l’Etat affiche la volonté de faire des territoires autre chose que des espaces administrés, mais des lieux de production, d’investissement et d’emplois. Le développement n’est plus conçu depuis le centre vers la périphérie, mais pensé comme un maillage économique, où chaque zone doit jouer un rôle précis dans la chaîne de valeur nationale.

Cette orientation est lourde de conséquences. Elle signifie que la croissance ne sera plus uniquement portée par quelques pôles urbains ou projets phares, mais par une diffusion plus équilibrée de l’investissement, capable de réduire les fractures territoriales tout en élargissant la base productive. En creux, c’est aussi un message adressé aux collectivités territoriales : leur rôle n’est plus marginal ou secondaire, mais stratégique dans l’exécution des politiques économiques.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la place centrale accordée à l’investissement privé, telle que rappelée par la communication du Premier ministre sur le Conseil présidentiel de l’Investissement. Le message est clair : l’Etat ne peut plus être le seul moteur de la transformation économique, il doit créer les conditions d’un partenariat structuré avec le secteur privé, national comme étranger. L’APIX est confortée dans son rôle de pivot, non comme simple guichet, mais comme outil d’ingénierie de l’attractivité économique.

Cette cohérence entre infrastructures, territoires et investissement marque un changement de méthode. Là où les politiques publiques étaient souvent perçues comme fragmentées, le Conseil des ministres laisse apparaître une logique d’alignement stratégique. Le rail soutient les bassins agricoles et industriels, les infrastructures territoriales sécurisent l’investissement, et l’investissement privé devient le vecteur principal de création de valeur et d’emplois.

En filigrane, c’est une certaine idée de la souveraineté économique qui se dessine. Non pas une souveraineté proclamée, mais construite par la capacité à produire localement, à transformer, à acheminer et à connecter les territoires entre eux. Dans ce schéma, l’Etat joue un rôle d’architecte et de régulateur, non de substitut permanent au marché.

Ce Conseil des ministres n’annonce donc pas une rupture brutale, mais confirme une trajectoire. Celle d’un Sénégal qui cherche à sortir du développement centralisé, à corriger ses déséquilibres territoriaux et à bâtir une croissance plus enracinée. Reste désormais l’épreuve décisive : la mise en œuvre, là où se joue toujours la crédibilité des grandes orientations. Mais sur le plan stratégique, le cap est posé, lisible et assumé.

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