par Mamadou Sèye
Au Sénégal, le débat sur la ponction des salaires des enseignants et des agents de santé en grève ne doit ni être caricaturé ni instrumentalisé. Il doit être élevé. Car il touche à l’essentiel : la nature même de notre pacte républicain. Le droit de grève est un droit fondamental. Il est une conquête démocratique, un levier historique des travailleurs face à l’employeur, y compris lorsque cet employeur s’appelle l’Etat. Y toucher serait une régression. Le restreindre arbitrairement serait une faute. Le criminaliser serait une dérive.
Mais précisément parce que nous parlons d’un droit sérieux, exercé dans un Etat qui se veut sérieux, il faut en assumer toutes les implications. La grève est une suspension volontaire du travail. Or, dans tout système juridique cohérent, le salaire est la contrepartie du service rendu. Lorsque le service n’est pas exécuté, la rémunération correspondante n’est pas due. Ce principe n’est ni vexatoire ni idéologique ; il est juridique. Il ne constitue pas une sanction, encore moins une persécution. Il est la traduction mécanique d’une réalité simple : pas de prestation, pas de contrepartie financière.
Vouloir le droit de grève sans accepter la retenue sur salaire reviendrait à vider la grève de sa substance. Historiquement, la grève est un acte de pression qui comporte une part de sacrifice. C’est cette part de risque assumé qui lui donne sa portée morale et politique. Si l’arrêt de travail devenait financièrement neutre, il cesserait d’être un levier exceptionnel pour devenir un simple outil sans coût, au détriment de l’équilibre général.
Dans les secteurs de l’éducation et de la santé, les revendications peuvent être légitimes. Elles méritent écoute et dialogue. Les enseignants façonnent l’avenir national ; les soignants protègent la vie. Mais la légitimité d’une cause ne suspend pas l’application des règles communes. L’argent public n’est pas illimité. Il procède de l’impôt, donc de l’effort collectif. Maintenir la rémunération de jours non travaillés reviendrait à faire supporter à l’ensemble des contribuables le coût d’un arrêt de service, créant une inégalité manifeste avec ceux qui continuent d’assurer leurs fonctions.
Un pays sérieux protège les libertés, toutes les libertés. Mais il protège aussi la cohérence budgétaire, l’égalité devant la règle et la responsabilité individuelle. Il n’y a pas d’Etat fort sans règle claire, et pas de démocratie mature sans acceptation des conséquences. Défendre le droit de grève avec fermeté n’interdit pas d’affirmer avec la même fermeté que les jours non travaillés ne peuvent être payés.
C’est cela, au fond, la maturité républicaine : refuser les faux dilemmes. On peut être attaché aux droits syndicaux et attaché à la rigueur. On peut soutenir la liberté d’expression sociale et soutenir l’orthodoxie juridique. La grève est un droit. La retenue sur salaire en est la conséquence légale. Les deux ne s’opposent pas ; ils participent d’un même équilibre. Et c’est dans cet équilibre que se construit, patiemment, un Etat véritablement responsable.