Par Mamadou Sèye
Le discours prononcé par Ousmane Sonko au Musée des Civilisations noires de Dakar, à l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, ne saurait être lu comme un simple hommage. Le lieu, le moment et la référence convoquée produisent un agencement discursif précis : celui d’une tentative de réinscription du politique dans une généalogie critique longtemps tenue à distance du pouvoir d’Etat.
Fanon n’est jamais une référence neutre. Il est une épreuve. Une ligne de fracture. Là où il apparaît, il met en tension les récits rassurants de l’indépendance, les fictions de la souveraineté achevée et les routines institutionnelles héritées du moment colonial. Le convoquer depuis l’appareil d’Etat, ce n’est pas citer un auteur : c’est accepter une mise en question permanente de l’ordre établi, y compris de celui que l’on prétend refonder.
Ce discours gagne à être lu de manière symptomale. Non pour y chercher des formules spectaculaires, mais pour interroger ce qu’il rend dicible dans l’espace public sénégalais. Fanon y est restitué comme analyste de la décolonisation inachevée, penseur des continuités structurelles entre colonisation et postcolonialité, critique sévère des bourgeoisies nationales converties en gestionnaires de la dépendance. Autrement dit, Fanon est mobilisé comme instrument de lecture du présent.
Ce choix est lourd de conséquences. Il signifie que la question centrale n’est pas celle de l’alternance, mais celle de la transformation. Pas celle de la conquête du pouvoir, mais celle de son exercice. Fanon rappelle que l’Etat postcolonial peut parfaitement changer de personnel tout en reconduisant les mêmes logiques, les mêmes hiérarchies, les mêmes formes d’aliénation. En ce sens, il agit comme un principe de vigilance théorique.
Le cadre du Musée des Civilisations noires n’est pas anecdotique. Il inscrit ce discours dans une spatialité symbolique où la mémoire n’est pas décorative, mais problématique. Ce lieu dit quelque chose d’une Afrique qui se pense depuis elle-même, non comme périphérie intellectuelle, mais comme foyer de production conceptuelle. Fanon y dialogue silencieusement avec d’autres figures de la pensée critique africaine, rappelant que la politique, lorsqu’elle se coupe de la pensée, se condamne à l’administration de l’existant.
Ce qui se joue ici, en filigrane, c’est une réhabilitation de la conflictualité intellectuelle. Fanon n’offre aucun confort. Il oblige à penser contre soi, contre ses certitudes, contre la tentation de la normalisation. Sa présence dans ce discours introduit une exigence : celle de ne pas confondre pragmatisme et renoncement, stabilité et immobilisme, gouvernance et dépolitisation.
Les réactions contrastées à cette prise de parole confirment d’ailleurs ce point. Fanon dérange parce qu’il déplace le débat hors des catégories familières. Il refuse les demi-mesures, les radicalités verbales sans traduction structurelle. Il pose une question qui demeure entière : que signifie gouverner dans un cadre encore traversé par des dépendances économiques, culturelles et symboliques profondes ?
Si ce discours a une portée, elle réside moins dans ce qu’il affirme que dans ce qu’il engage. Il réintroduit l’idée — trop souvent marginalisée — que l’action politique sans boussole théorique risque toujours de reproduire ce qu’elle prétend dépasser. Fanon n’est pas ici une caution idéologique ; il est une contrainte intellectuelle.
Reste, comme toujours chez Fanon, l’épreuve décisive : celle du passage de la parole à la pratique. La pensée critique n’a de sens que si elle accepte de se mesurer au réel qu’elle analyse. Et c’est précisément à ce point de tension, entre exigence théorique et action concrète, que se joue la vérité d’un projet de rupture.
C’est là que l’histoire commence réellement. Et c’est là, aussi, que toute pensée digne de ce nom demeure en éveil.