Par Mamadou Sèye
Longtemps donnée pour essoufflée, souvent enfermée dans une lecture nostalgique de l’économie coloniale, la filière arachidière sénégalaise est en train de déjouer les pronostics. Les projections les plus récentes annoncent un fait majeur : le Sénégal est en passe de devenir le deuxième producteur africain d’arachide, derrière le Nigeria, devant le Soudan. Un basculement silencieux mais lourd de sens, qui replace l’arachide au cœur du débat économique national.
Cette remontée n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit d’abord un rebond net de la production, porté par une meilleure disponibilité des semences, un encadrement technique plus rigoureux et une pluviométrie plus clémente après une campagne précédente difficile. Mais au-delà des volumes, c’est surtout le niveau des rendements qui interpelle. Le Sénégal progresse moins par l’extension des superficies que par l’efficacité à l’hectare, un indicateur décisif dans une agriculture soumise à la pression foncière et climatique. En clair, le pays produit mieux, pas seulement plus.
Il serait toutefois naïf d’ignorer le contexte continental. L’effondrement de la filière arachidière soudanaise, plombée par l’instabilité politique, la désorganisation des zones de production et la rupture des circuits logistiques, a accéléré le reclassement africain. Mais réduire la performance sénégalaise à un simple effet d’aubaine serait une erreur d’analyse. Encore faut-il être capable d’occuper l’espace laissé vacant, et le Sénégal l’a fait, preuve que la filière dispose toujours de fondamentaux solides lorsque les politiques publiques, les producteurs et les opérateurs économiques avancent dans la même direction.
Cette dynamique pose cependant une question centrale : que fait-on de cette production accrue ? Car c’est ici que la filière montre ses fragilités. Les capacités de collecte et de transformation restent en deçà des volumes disponibles. Résultat : tensions récurrentes sur la commercialisation, stockage informel, pression sur les prix malgré les mécanismes de soutien, et rôle croissant des exportateurs privés. La récente levée de certaines taxes à l’exportation, si elle fluidifie les écoulements, ravive aussi un vieux dilemme : exporter l’arachide brute ou capter localement la valeur ajoutée.
Or, l’arachide n’est pas une culture comme les autres. Elle a structuré l’économie sénégalaise, financé des infrastructures, façonné des territoires et assuré pendant des décennies la survie de millions de ménages ruraux. Continuer à l’exporter majoritairement à l’état brut, c’est accepter de rester prisonnier d’un modèle peu créateur de richesse, là où l’huile, les tourteaux, l’alimentation animale ou les usages industriels offrent des marges bien plus stratégiques.
Le moment est donc décisif. Devenir le deuxième producteur africain n’est pas une fin en soi, mais un signal. Un signal que la filière peut redevenir un pilier de souveraineté économique, à condition de mieux articuler production, transformation et marché. Sans cette cohérence, le succès agricole risque de se transformer en frustration sociale pour les producteurs et en opportunité manquée pour l’économie nationale.
En réalité, la question n’est pas de savoir si le Sénégal peut produire davantage d’arachide — il en apporte aujourd’hui la preuve — mais s’il veut maîtriser la valeur issue de cette production. C’est à ce niveau précis que se jouera l’avenir de la filière arachidière, et au-delà, une part essentielle de l’ambition économique du pays.