Par mamadou Sèye
Il y a des décisions budgétaires qui disent plus long que de longs discours. L’article 67 du projet de loi de finances 2026, en actant le retrait de l’APL ( appui au logement )aux étudiants hors Union européenne non boursiers, en fait incontestablement partie. Sous couvert de rigueur financière, c’est un choix politique brutal qui est posé, aux conséquences humaines, académiques et diplomatiques considérables.
Ne nous y trompons pas : l’APL n’est pas un privilège. C’est un outil de survie étudiante, particulièrement dans un pays où le logement constitue le premier poste de dépense. Pour des dizaines de milliers d’étudiants étrangers, elle représente la différence entre se loger dignement et basculer dans la précarité, entre poursuivre sereinement un cursus et renoncer en silence.
Cette mesure frappe d’abord et massivement les étudiants africains, qui constituent l’essentiel des effectifs hors Union européenne. Ces jeunes viennent étudier en France au prix de sacrifices familiaux considérables, souvent sans bourse, tout en s’acquittant de frais d’inscription plus élevés, de coûts de visa, d’assurance, de logement et de transport. Leur retirer l’APL, c’est leur retirer un pilier fondamental de leur équilibre matériel.
Il faut avoir le courage de le dire : cette décision introduit une discrimination sociale fondée sur la nationalité, là où l’aide au logement devrait répondre à un critère simple et universel — le besoin. On n’aide plus l’étudiant parce qu’il est précaire, mais parce qu’il est né du bon côté d’une frontière administrative. L’universalisme républicain s’arrête désormais au seuil de l’Union européenne.
Les implications sont profondes. Elles sont d’abord humaines. Des étudiants contraints d’accepter des logements insalubres, de multiplier les emplois précaires au détriment de leurs études, voire d’abandonner leur formation. Elles sont ensuite académiques : une université qui précarise ses étudiants compromet leur réussite, affaiblit sa production intellectuelle et dégrade son climat social. Elles sont enfin diplomatiques : la France, qui se veut puissance éducative mondiale, envoie un signal de repli et de défiance à une jeunesse africaine déjà travaillée par le sentiment d’injustice et de déclassement.
Cette décision intervient dans un contexte particulier. Les relations entre la France et plusieurs pays africains traversent une phase de tension, de remise en question et de recomposition. Dans ce moment, s’en prendre aux étudiants — c’est-à-dire à la fraction la plus pacifique, la plus engagée et la plus prometteuse de cette jeunesse — relève d’une myopie politique inquiétante.
Car l’étudiant africain en France n’est ni un profiteur ni un assisté. Il est un investissement humain, un futur cadre, un enseignant, un ingénieur, un médecin, un intellectuel, souvent pont vivant entre deux espaces culturels. Le fragiliser aujourd’hui, c’est appauvrir demain la relation franco-africaine.
En réalité, l’article 67 révèle une dérive plus large : la transformation progressive de l’étudiant étranger en variable d’ajustement budgétaire. Quand il faut économiser, on coupe là où la résistance politique est supposée la plus faible. Mais cette facilité a un coût moral et stratégique immense.
La France peut-elle encore prétendre défendre la francophonie, l’influence culturelle et l’égalité des chances, tout en organisant la précarisation ciblée de ceux qui viennent apprendre sur son sol ? Peut-elle continuer à attirer des talents internationaux en leur disant, en substance : venez étudier chez nous, mais débrouillez-vous pour survivre ?
Ce choix budgétaire est une erreur. Une erreur sociale, parce qu’il aggrave la précarité. Une erreur politique, parce qu’il fracture l’universalisme. Une erreur stratégique, parce qu’il affaiblit durablement l’attractivité du modèle universitaire français. Et une erreur morale, parce qu’il fait payer à des étudiants étrangers les contradictions d’une politique budgétaire sans courage redistributif.
A force de rogner sur les plus vulnérables, on finit par abîmer ce que l’on prétend défendre. Et dans cette affaire, ce ne sont pas seulement des aides au logement que l’on supprime, mais une certaine idée de l’accueil, du savoir et de la justice sociale.