Par Mamadou Sèye
Il est des moments rares où une Nation respire à l’unisson. Le Sénégal en traverse un. La ferveur sportive, la communion populaire, la fierté retrouvée ont créé une atmosphère presque suspendue, où tout semble possible, où les fractures s’estompent, où la critique paraît déplacée, presque inconvenante. Le pays applaudit. Longuement. Sincèrement. Et le pouvoir, porté par cette ovation, avance dans une lumière flatteuse.
Mais c’est précisément là que commence le malaise démocratique.
Car gouverner sous les applaudissements est une situation confortable, presque idéale pour un exécutif. L’adhésion est massive, l’émotion domine la raison, l’urgence du bonheur collectif relègue au second plan les questions structurelles, les attentes profondes, les inquiétudes silencieuses. Le pouvoir parle, le peuple écoute. Mieux : il approuve. Et dans cette configuration, qui ose encore troubler la fête ?
L’histoire politique est pourtant claire : les démocraties ne meurent pas toujours dans la répression. Elles s’étiolent parfois dans l’enthousiasme. Quand la popularité devient un bouclier, quand l’ovation sert de certificat de bonne gouvernance, le débat se rétrécit, la contradiction se fait timide, la vigilance citoyenne s’assoupit. On confond l’adhésion émotionnelle avec le consentement éclairé. On remplace l’exigence par la gratitude.
Or, l’applaudissement n’est pas un programme. Il n’est ni une politique publique, ni une réforme, ni une vision. Il est un instant. Il passe. Il s’épuise. Et lorsque le silence revient, il est souvent plus lourd que le vacarme qui l’a précédé.
Le danger n’est pas que le peuple applaudit. Le danger, c’est que le pouvoir s’y habitue. Qu’il gouverne en fonction de l’émotion dominante. Qu’il privilégie les symboles aux décisions difficiles, les annonces aux transformations réelles, la communication à la structuration. Dans ce climat, la parole critique devient suspecte, assimilée à du pessimisme, voire à une hostilité injustifiée. On n’interroge plus, on applaudit. On ne questionne plus, on célèbre.
Pourtant, la démocratie ne progresse pas dans l’unanimité permanente. Elle vit de frottements, de désaccords, de débats parfois inconfortables. Elle a besoin de voix dissonantes, de regards sceptiques, de journalistes exigeants, d’intellectuels libres, de citoyens vigilants. Sans cela, le pouvoir se regarde gouverner, persuadé que l’ovation vaut absolution.
Le Sénégal n’a jamais manqué d’émotion collective. Il a souvent manqué de continuité, de rigueur, de patience stratégique. Transformer l’enthousiasme en projet, la ferveur en méthode, la fierté en discipline collective : voilà le vrai défi. Et c’est précisément dans les moments d’applaudissements que cette exigence doit être rappelée avec le plus de fermeté.
Car quand tout le monde applaudit, la démocratie, elle, doit continuer à parler. Même à voix basse. Surtout à voix basse.