Guinée-Bissau : la démocratie confisquée et la CEDEAO en flagrant délit de renoncement

Par Mamadou Sèye

Il faut cesser de tourner autour du pot et d’enrober les faits de formules diplomatiques creuses. Ce qui s’est passé en Guinée-Bissau n’est ni une transition malheureuse, ni une crise institutionnelle imprévue. C’est une confiscation délibérée de la souveraineté populaire, intervenue alors même que le processus électoral se déroulait dans des conditions jugées globalement satisfaisantes par l’ensemble des observateurs.

Le scrutin avait eu lieu. Il s’était bien déroulé. Les opérations de vote n’avaient donné lieu à aucune contestation majeure. Un vainqueur se dessinait clairement, au point que nul ne doutait sérieusement de l’issue du processus. C’est précisément à ce moment-là que l’armée est intervenue, interrompant brutalement le cours normal de la démocratie, non pour prévenir un chaos imaginaire, mais pour empêcher la vérité des urnes d’être proclamée.

Dans cette séquence, le rôle de Mballo demeure central et profondément ambigu. Présenté comme un acteur pris dans une tourmente qui le dépasserait, il apparaît en réalité comme l’un des bénéficiaires directs de l’arrêt du processus électoral. C’est à ce stade que s’impose — et nous l’assumons — la qualification de « coup d’Etat théorique » : théorique dans sa mise en scène, discret dans sa forme, mais parfaitement réel dans ses effets, puisqu’il a suspendu le verdict populaire et redéfini le rapport au pouvoir par la force des faits accomplis.

Le scandale ne s’arrête pas là. Il s’aggrave avec l’attitude de la CEDEAO, dont la réaction a confiné à l’inaction organisée. Face à une interruption manifeste du processus démocratique, l’organisation régionale n’a opposé ni fermeté, ni sanctions, ni exigence claire de publication des résultats. Elle a préféré les missions de bons offices, les communiqués tièdes et les formules creuses, donnant le sentiment d’une institution plus soucieuse de préserver une stabilité de façade que de défendre le suffrage universel.

Ce laxisme est lourd de conséquences. Il installe une jurisprudence dangereuse : il suffit désormais d’interrompre un scrutin crédible, de créer une crise artificielle et de gagner du temps pour que la CEDEAO finisse par s’en accommoder. A partir de là, les élections cessent d’être un mécanisme de choix populaire pour devenir un simple outil de légitimation différée.

Dans ce contexte, l’annonce de nouvelles élections en 2026 ne relève nullement d’une avancée démocratique. Elle ressemble davantage à une opération de blanchiment politique, destinée à effacer le péché originel : l’annulation pure et simple d’un scrutin valide. On demande au peuple bissau-guinéen de retourner aux urnes, non parce que les élections auraient été frauduleuses, mais parce que leur résultat ne convenait pas.

Que personne ne feigne l’étonnement demain. Si Mballo devait revenir reprendre « son » pouvoir par un processus électoral soigneusement encadré, ce ne serait pas une surprise, mais l’aboutissement logique d’une farce politique, rendue possible par la complaisance — sinon la complicité passive — de la CEDEAO. Ce jour-là, l’organisation régionale aura définitivement acté son renoncement : non plus garante de la démocratie ouest-africaine, mais gestionnaire pragmatique des coups d’Etat réussis.

La Guinée-Bissau ne souffre pas d’un déficit électoral. Elle souffre d’un déni de démocratie assumé, validé par ceux-là mêmes qui prétendent en être les gardiens. Et ce précédent, s’il n’est pas dénoncé avec force, finira par contaminer l’ensemble de l’espace régional, en envoyant aux peuples un message glaçant : voter ne suffit plus, encore faut-il que le résultat plaise aux détenteurs de la force.


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