Par Mamadou Sèye
L’affaire de Guinée-Bissau, telle qu’elle se déroule sous nos yeux, n’est pas seulement un épisode de plus dans la longue série des soubresauts politiques ouest-africains. Elle est en train de devenir un moment-test, un révélateur implacable de l’état réel de la gouvernance régionale, des fragilités institutionnelles, et surtout du décalage croissant entre les peuples et ceux qui prétendent gouverner en leur nom. Ce qui s’est joué à Bissau, depuis la prétendue « arrestation » d’Umaro Sissoco Embaló jusqu’à son exfiltration express vers Dakar, tient moins du coup d’État que d’une mise en scène politique d’une rare maladresse, presque un mauvais théâtre dont personne n’est vraiment dupe. Et pourtant, les conséquences seront bien réelles, profondes, et potentiellement dévastatrices pour la crédibilité de toute la région.
Dès le premier acte, quelque chose sonnait faux. Un président sortant, donné perdant dans les projections les plus prudentes, annonce lui-même qu’il est victime d’un coup d’État, au moment où la Commission électorale s’apprêtait à confirmer une tendance lourde : l’usure politique d’Embaló et le rejet grandissant de sa gouvernance. Avant même que l’armée ne s’exprime clairement, le président sortant criant à la conspiration était un signal révélateur. Celui d’un pouvoir qui redoute massivement le verdict des urnes et qui cherche à s’en extraire par une narration d’urgence. Et comme dans une pièce jouée trop vite, sans répétition, les incohérences se sont enchaînées: brouillard sur les opérations, déclarations contradictoires, annonces de fermeture de frontières, tirs isolés sans prise réelle des centres stratégiques… Rien qui ressemble à un véritable putsch. Tout qui ressemble, en revanche, à une opération politique pour interrompre un processus électoral perdu d’avance.
C’est dans cette séquence trouble que le Sénégal entre en scène, de manière inattendue mais déterminante. Un avion spécialement affrété par Dakar atterrit à Bissau, récupère Embaló, et le ramène « sain et sauf », selon le communiqué officiel. L’opération est rapide, directe, assumée. Et c’est précisément là que naissent les interrogations les plus lourdes. Car derrière le discours sur le « rétablissement de l’ordre constitutionnel » et la « protection des institutions légitimes », se profile une réalité moins glorieuse : le Sénégal s’est interposé dans une crise politique interne au profit d’un président dont la défaite électorale semblait inévitable. Que ce soit par solidarité historique, par calcul diplomatique ou sous pression de partenaires plus influents, le résultat politique est le même: Dakar apparaît désormais comme un acteur engagé, et non comme un médiateur neutre.
La CEDEAO, quant à elle, n’a pas manqué l’occasion de confirmer sa dérive : une organisation jadis respectée, aujourd’hui perçue, à tort ou à raison, comme un club de présidents en difficulté cherchant à se protéger mutuellement contre la sanction populaire. La condamnation immédiate des militaires de Bissau, sans examen approfondi du contexte électoral, s’inscrit dans une logique désormais constante : condamner les ruptures anticonstitutionnelles quand elles émanent des armées, mais tolérer, voire légitimer, les manipulations institutionnelles lorsqu’elles proviennent des dirigeants civils eux-mêmes. Ce double standard est précisément ce qui a poussé le Mali, le Burkina et le Niger à claquer la porte, dénonçant une organisation devenue un instrument politique, plus préoccupée par les équilibres de palais que par la souveraineté populaire.
Ce qui se déroule actuellement en Guinée-Bissau donne raison, de manière presque spectaculaire, aux critiques les plus sévères de l’Alliance des États du Sahel. Comment parler d’ordre constitutionnel quand un processus électoral interrompu pour sauver un président sortant est présenté comme une victoire de la démocratie ? Comment évoquer la légalité quand l’exfiltration d’un chef d’État en difficulté remplace la transparence électorale ? Comment défendre une organisation régionale dont les décisions semblent désormais guidées par les intérêts de quelques dirigeants plutôt que par les principes qu’elle affirme porter ? L’épisode de Bissau n’est pas une crise isolée : c’est une confirmation.
Mais c’est surtout le Sénégal qui se retrouve au cœur des interrogations, car son geste, aussi audacieux soit-il, bouleverse les perceptions. Le pays, longtemps considéré comme un modèle de stabilité et de neutralité diplomatique, vient d’accomplir une action qui sera interprétée comme un soutien direct à un président sortant contesté, au détriment d’un processus électoral dont les résultats étaient attendus avec impatience par la population bissau-guinéenne. Dakar, en intervenant de manière aussi visible, prend le risque d’apparaître comme un acteur partisan, engagé dans une recomposition régionale où les équilibres sont déjà fragiles. Les tenants d’une diplomatie sénégalaise de rupture, d’équilibre et d’indépendance stratégique se retrouvent confrontés à une réalité: ce geste, quelle qu’en soit la justification, est un alignement sur la ligne historique de la CEDEAO, c’est-à-dire sur une logique qui privilégie la stabilité des dirigeants en place plutôt que la souveraineté des peuples.
Il faut aussi considérer la perception régionale: dans les capitales voisines, l’exfiltration d’Embaló sera vue comme un précédent inquiétant. L’idée qu’un président sortant puisse être soustrait à la sanction électorale grâce à une intervention extérieure pourrait encourager d’autres dirigeants fragilisés à tenter des manœuvres similaires. Le risque d’un effet domino politique est réel, dans une région déjà instable. La frontière entre assistance diplomatique légitime et ingérence politique dangereuse n’a jamais été aussi fine.
Et que dire des militaires de Bissau ? Ils seront, selon toute probabilité, l’objet de « pressions » soutenues de la part de la CEDEAO, de l’Union africaine, de partenaires extérieurs, pour « revenir à l’ordre ». Or, dans ce lexique diplomatique, on comprend parfaitement ce que cela signifie : revenir à un statu quo qui permettrait à Embaló de récupérer un pouvoir qu’il venait probablement de perdre démocratiquement. Le peuple bissau-guinéen, lui, n’aura pas voix au chapitre. Ses aspirations politiques seront sacrifiées sur l’autel de la stabilité institutionnelle définie par les capitales de la région.
Tout cela pose une question fondamentale, camarade : qui protège-t-on réellement au nom de la démocratie en Afrique de l’Ouest ? Les peuples ou les présidents ? La CEDEAO ne répond plus à cette question. Et le Sénégal, par son geste, s’expose à se retrouver au centre d’un débat inconfortable sur sa cohérence diplomatique, sa vision de la région et sa compréhension des équilibres en mutation. L’épisode de Bissau va marquer une rupture : plus rien ne sera perçu de la même manière. La région retient son souffle et observe.