Par Mamadou Sèye
Ce n’est plus un soupçon. Ce n’est plus une rumeur. C’est un fait brutal : l’Etat du Sénégal a continué pendant six ans à verser 40 millions de francs CFA par mois pour un immeuble qu’il avait déjà acheté. Un immeuble destiné à abriter le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT). L’affaire, révélée par le Président de la République lui-même, puis documentée par la presse, dépasse l’indignation. Elle touche au cœur même de la décadence administrative, morale et financière d’un système qu’il faudra bien nommer un jour : le système du gaspillage organisé.
L’immeuble, un R+8 avec sous-sol, avait été loué à partir de 2016 pour 40 millions par mois, avant d’être acheté en 2018 pour plus de 14 milliards FCFA hors taxes — soit près de 20 milliards TTC — par emprunt via une banque privée. Pourtant, de 2018 à 2024, l’Etat a continué à payer comme si rien n’avait changé, comme si l’achat n’avait jamais eu lieu. En six ans, c’est près de 2,9 milliards FCFA de loyers versés en pure perte.
Et là, camarade, il ne s’agit pas d’un oubli. Il ne s’agit pas d’une erreur technique. Il s’agit d’un sabotage financier, d’une fraude institutionnelle couverte par l’omerta administrative, validée par des signatures, dissimulée aux institutions de contrôle, et embourbée dans les eaux troubles de ce que l’on appelle pudiquement les dettes non notifiées. L’ancien régime nous laisse ici un monument de l’opacité, un cas d’école du mépris envers le contribuable.
Mais il y a plus grave encore. Cette affaire nous dit quelque chose de fondamental sur l’architecture de l’impunité dans ce pays. Car si personne ne savait, alors il faut revoir tout l’appareil de supervision. Et si tout le monde savait, alors il faut juger. Il faut condamner. Il faut restituer. Ce n’est pas un slogan révolutionnaire, c’est une exigence démocratique élémentaire.
Les nouvelles autorités ont eu le mérite de stopper immédiatement l’hémorragie. C’est un geste fort. Mais ce geste ne suffit pas. Car si demain, les mêmes pratiques reprennent, si les mêmes visages se recyclent, si les mêmes réseaux s’adaptent, alors le redressement promis ne sera qu’un mirage de plus. Ce scandale doit être le point de départ d’un audit intégral, pas seulement des biens immobiliers de l’Etat, mais de toute la chaîne de dépense publique. Les Sénégalais ont droit à la vérité, pas à des effets d’annonce.
Et il y a une autre vérité, camarade : le HCCT lui-même était un monument d’inutilité, une instance de recyclage politique, de consolation dorée, de nomination sans mission. Que ce soit son bâtiment ou son bilan, tout respire l’absurde.
Le Sénégal de demain ne peut plus être bâti sur ces fondations vermoulues. L’avenir commence par une rupture franche, pas par des ajustements cosmétiques. Nous ne voulons plus payer pour ce que nous possédons déjà. Nous ne voulons plus financer notre propre dépossession.
Trop d’argent a été brûlé, trop de silences ont été achetés, trop de biens publics ont été livrés à des intérêts privés. Ce pays mérite mieux. Et maintenant que l’affaire est sur la place publique, le minimum de décence serait de nommer les responsables, de geler les avoirs, de déclencher les poursuites. Tout le reste ne serait que bavardage.