Par Mamadou Sèye
La victoire des Lions à la Coupe d’Afrique des Nations restera comme l’un de ces moments rares où une Nation se reconnaît dans un même miroir. Pendant quelques semaines, les clivages se sont estompés, les tensions sociales ont reculé, et le Sénégal s’est donné à voir au monde sous son visage le plus rassembleur. Le football, qu’on le veuille ou non, demeure dans nos sociétés contemporaines l’un des derniers espaces de communion nationale. C’est dans ce contexte d’émotion collective que le Président de la République a choisi de distinguer les joueurs, à la fois par des honneurs et par des récompenses matérielles.
Ce geste, loin de faire l’unanimité, a suscité un débat salutaire. La tribune d’Alassane K. Kitane s’inscrit dans cette controverse avec une rigueur philosophique assumée. En convoquant Rousseau, il rappelle une exigence républicaine fondamentale : celle qui place l’honneur au-dessus du privilège, le symbole au-dessus de la transaction, et le service de la patrie au-dessus de toute logique marchande. Son propos n’est ni anecdotique ni réactionnaire ; il interroge ce que nous voulons transmettre comme imaginaire civique à notre jeunesse.
Cette interpellation mérite d’être prise au sérieux. Une Nation ne se construit pas uniquement avec des biens matériels, fussent-ils généreusement distribués. Elle se bâtit sur des valeurs, des récits, des symboles fondateurs qui donnent sens à l’effort collectif et à l’abnégation individuelle. A ce titre, l’inquiétude exprimée quant à l’effet pédagogique de certaines images — chèque et foncier en tête — n’est pas infondée.
Mais l’éditorialiste ne peut s’arrêter là où le philosophe s’élève. Car la République ne se gouverne pas seulement dans l’idéal normatif ; elle s’administre aussi dans la complexité du réel. Le football moderne n’est plus un simple jeu d’honneur national. Il est devenu un fait social total, un secteur économique structurant, un instrument de diplomatie douce et un levier de stabilité symbolique. La victoire des « Lions » n’est pas qu’un trophée : c’est un capital politique, social et psychologique dont l’impact dépasse largement les stades.
Dès lors, reconnaître matériellement cet apport ne revient pas nécessairement à monnayer le patriotisme. Cela peut aussi être compris comme une forme de reconnaissance étatique d’un rendement national exceptionnel. Les joueurs ne sont pas des conscrits appelés sous les drapeaux ; ils évoluent dans un univers mondialisé où la concurrence est féroce, où les fidélités sont sollicitées, et où l’identité nationale elle-même devient un choix à réaffirmer.
Toutefois, là où le débat devient plus sensible — et où la critique de Kitane touche juste — c’est sur la nature même des récompenses, notamment le foncier. Dans un pays où la terre est à la fois rare, chargée de symboles et source de tensions sociales, le terrain ne peut être un simple objet de gratification. Il engage une vision de l’équité, de la hiérarchie des mérites et du rôle de l’Etat comme garant de l’intérêt général. Le chèque peut être perçu comme circonstanciel ; le foncier, lui, renvoie à une politique structurelle.
Le véritable problème n’est donc pas le geste présidentiel en lui-même, mais l’absence d’une doctrine claire et lisible de la reconnaissance nationale. Une République ne peut durablement fonctionner sur la base de décisions exceptionnelles dictées par l’émotion collective. Elle a besoin de règles, de principes et de mécanismes qui disent clairement ce qu’elle honore, comment elle honore, et pourquoi elle honore.
Car si l’on reconnaît — à juste titre — « les Lions », que dit-on aux enseignants qui forment les générations futures, aux forces de défense et de sécurité qui veillent dans l’ombre, aux soignants, aux chercheurs, aux fonctionnaires intègres qui servent l’Etat sans projecteurs ni ovations ? La hiérarchie des reconnaissances ne doit pas devenir une hiérarchie des dignités.
Opposer honneur et récompense serait une impasse. Une Nation mature doit savoir articuler les deux sans les confondre. L’honneur élève, la reconnaissance soutient ; mais lorsque la seconde prend le pas sur le premier, le risque est réel de voir s’éroder l’esprit de sacrifice que la République est censée cultiver. Servir la Nation ne peut devenir une promesse de gain ; il doit rester une exigence morale, éclairée par la reconnaissance, mais jamais conditionnée par elle.
Les « Lions » méritaient les acclamations, les décorations et la gratitude nationale. Ils les ont reçues. L’enjeu, désormais, est de transformer cette séquence émotionnelle en réflexion politique de fond. Non pour revenir à une austérité symbolique déconnectée du réel, mais pour construire une République capable de conjuguer l’honneur et la justice, l’émotion et la règle, la reconnaissance et le sens.
C’est à cette condition que la victoire sportive cessera d’être un simple moment de jubilation pour devenir un levier de maturation civique. Et c’est peut-être là, au-delà des terrains et des trophées, que se joue la véritable grandeur d’une Nation.