Journée des Forces armées : la souveraineté n’est pas un slogan

Par Mamadou Sèye

Il y a des cérémonies qui relèvent du protocole, et d’autres qui disent quelque chose de l’époque. La Journée des Forces armées célébrée hier appartient sans conteste à la seconde catégorie. Dans la cour d’honneur du camp Dial Diop, sous les regards croisés du Président de la République Bassirou Diomaye Faye, du Premier ministre Ousmane Sonko et du Président de l’Assemblée nationale El Malick Ndiaye, l’image était saisissante : les trois têtes des pouvoirs publics réunies autour du même drapeau, à la même heure, dans la même solennité. Un signe fort dans un contexte sous-régional où les institutions tremblent au gré des humeurs et des régimes.

Le thème choisi cette année – « Les Forces armées : au service de la Nation pour la consolidation de la souveraineté et de la sécurité nationales » – n’est pas anodin. Il dit le moment. Il dit la tension géopolitique. Il dit l’exigence intérieure. Il dit, aussi, l’injonction morale adressée à chaque composante de la République : tenir.

Le Président Bassirou Diomaye Faye a salué les forces armées « colonne vertébrale de la souveraineté » et « cœur battant de l’unité nationale ». Il n’a pas tort. Au moment où le Sahel se recompose, où les alliances se renversent, où la tentation du repli militarisé gagne les couloirs du pouvoir chez nos voisins, le Sénégal demeure une exception de stabilité. Cette exception ne tient pas uniquement à la chance : elle repose sur une armée disciplinée, républicaine, et inébranlable dans sa loyauté.

Mais la force d’une armée ne se mesure pas seulement au nombre de ses blindés. Elle se mesure à la qualité du lien avec sa Nation. L’implication annoncée des forces armées dans la préparation sécuritaire des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026, l’appui au programme Waajal Xale yi, la promotion de l’innovation militaire et paramilitaire, disent une chose : l’armée sort des casernes pour investir le champ social. Pas pour gouverner. Pour accompagner, dissuader, former, civiliser le rapport à la discipline et au patriotisme. C’est une bonne nouvelle.

La souveraineté est multidimensionnelle. Elle est territoriale, bien sûr. Mais elle est aussi technologique. Qu’un Président décore des concepteurs de drones et de solutions robotiques n’est pas un détail folklorique. C’est un marqueur stratégique. La prochaine guerre ne se gagnera pas seulement dans les forêts du Fouta ou les plaines du Ferlo. Elle se gagnera dans les serveurs, dans les réseaux, dans les algorithmes. Le Sénégal l’a compris.

Pour autant, cette célébration ne peut occulter une vérité simple : on ne peut pas demander à l’armée d’être exemplaire si l’Etat ne l’est pas. Les soldats ne se nourrissent pas de discours. Les blessés de guerre ne se soignent pas avec des symboles. Les veuves et orphelins ne survivent pas avec des promesses. La République doit solder sa dette morale envers ceux qui ont payé de leur chair la paix que nous consommons chaque jour, sans même y penser.

Dans les tribunes, la présence conjointe du Président de la République, du Premier ministre Ousmane Sonko et du Président de l’Assemblée nationale El Malick Ndiaye est à saluer. Mais elle porte une exigence : cohérence. A l’heure où le gouvernement engage un Plan de Redressement Economique et Social, il faut rappeler que l’exemplarité commence en haut. Le citoyen lambda n’acceptera jamais l’austérité si ceux qui gèrent l’argent public ne montrent pas l’exemple. Et sans exigence éthique, l’unité nationale se fissure.

Cette édition offre aussi l’occasion de rappeler une évidence trop souvent oubliée : l’armée n’est pas un acteur politique. Elle n’a pas vocation à arbitrer les conflits partisans, encore moins à être instrumentalisée. Dans les pays où l’on glisse, c’est toujours par là que commence la chute. Le Sénégal doit préserver ce trésor : la neutralité militaire. C’est son assurance-vie républicaine.

Au-delà de l’hommage, cette journée nous oblige à regarder plus loin. Les menaces se transforment. Les frontières deviennent poreuses. Les trafics s’industrialisent. Les réseaux djihadistes migrent. Le crime organisé investit les ports, les banques, le numérique. L’ennemi est diffus, mouvant, dématérialisé. La défense doit être intégrée, anticipatrice. Les investissements dans la cyberdéfense, la surveillance aérienne et la formation stratégique ne sont plus des luxes : ce sont des impératifs.

Dans ce paysage, l’armée demeure l’institution la plus respectée. Parce qu’on y entre par mérite, qu’on y progresse par discipline, qu’on y meurt en silence. A l’heure où l’on réclame au peuple des efforts, où l’on sermonne le contribuable, où l’on moralise le citoyen, la classe dirigeante ferait bien de regarder dans le miroir des casernes.

Il y a dans le chant de l’hymne, dans la main droite levée, dans la rigidité du salut militaire, quelque chose que nous devrions importer dans la gestion publique : la dignité.

Hier, les soldats ont défilé. Aujourd’hui, ils veillent. Demain, peut-être, ils combattront. Pour que nous puissions continuer, tranquillement, à débattre, critiquer, écrire, vivre. C’est cela, la souveraineté : la tranquillité intérieure que d’autres garantissent au prix de leur existence.

En honorant nos forces armées, nous honorons notre capacité collective à rester debout dans un monde qui s’effondre autour. Mais l’hommage n’est valable que s’il est suivi d’actes. La souveraineté n’est pas un slogan. C’est une discipline quotidienne. Une rectitude. Une responsabilité.

L’armée l’a comprise. Aux gouvernants… de ne pas l’oublier.


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