Par Mamadou Sèye
Il est des affaires qui, en quelques heures, saisissent tout un pays. Les conversations s’enflamment, les réseaux sociaux crépitent, les certitudes jaillissent. Lorsqu’il est question d’homosexualité, de justice et désormais de risque sanitaire, le Sénégal se retrouve face à lui-même, à ses valeurs, à ses peurs, à ses exigences. Mais au milieu de cette tempête d’opinions, une boussole doit demeurer : c’est la justice qui tranche, et elle le fait au nom de la République.
Le placement sous mandat de dépôt intervenu hier s’inscrit dans ce cadre précis. Il ne s’agit ni d’une rumeur ni d’un verdict populaire. C’est une décision judiciaire, prise par des magistrats qui travaillent sur des faits, des auditions, des éléments de procédure. Que des aveux aient été évoqués renforce évidemment le trouble dans l’opinion. Cela donne le sentiment d’une vérité déjà établie. Pourtant, dans un Etat de droit, la vérité judiciaire se construit patiemment, contradictoirement, jusqu’au jugement.
Cette précision est essentielle, car elle nous protège tous. Aujourd’hui comme demain.
Mais dire cela ne revient pas à fermer les yeux sur ce qui choque profondément une grande partie de la société. Le Sénégal est un pays de traditions, de références religieuses fortes, de normes sociales partagées. Chacun sait que ces questions touchent à des sensibilités intimes et puissantes. Les ignorer serait nier la réalité.
Cependant, une dimension particulière de cette affaire dépasse le débat moral : la responsabilité vis-à-vis de la vie d’autrui.
Si des relations non protégées ont été entretenues alors qu’un statut sérologique était connu, le problème change de nature. Nous quittons le terrain des convictions pour entrer dans celui du risque assumé pour d’autres. Et sur ce point, la société est en droit d’exiger des comptes. Car la liberté individuelle s’arrête toujours là où commence la vulnérabilité d’autrui.
Il faut donc le dire avec gravité : oui, s’il est établi, un tel comportement constitue une faute lourde. Lourde parce qu’elle contredit des années d’efforts de sensibilisation. Lourde parce qu’elle fragilise la confiance nécessaire à toute politique de santé. Lourde parce qu’elle peut briser des vies bien au-delà des personnes directement impliquées.
Le Sénégal a longtemps été cité en exemple pour la qualité de sa stratégie de lutte contre le VIH. Prévention, information, confidentialité, responsabilisation : ce modèle a tenu parce qu’il reposait sur un pacte implicite entre citoyens. Chacun devait veiller sur l’autre. Chacun devait refuser de transformer son propre risque en menace collective.
Toucher à ce pacte, c’est toucher à quelque chose de précieux.
Pour autant – et c’est là que la République doit se montrer à la hauteur – la fermeté ne peut jamais devenir une permission d’humilier. La maladie n’est pas une faute morale. Elle ne retire à personne son humanité. Elle ne doit pas devenir un spectacle public ni un instrument de haine. Car dès que la stigmatisation l’emporte, la prévention recule. Les gens se cachent, se taisent, renoncent aux soins. Et c’est toute la société qui y perd.
Nous sommes donc placés devant une exigence de maturité collective. Etre capables de condamner des actes s’ils sont avérés. Etre capables de protéger les victimes potentielles. Mais être également capables de préserver la dignité fondamentale de chaque personne impliquée.
Ce triple impératif est difficile. Il demande du sang-froid. Il demande de résister aux emballements. Il demande de parler moins fort, mais plus juste.
La justice dira le droit. Elle dira les responsabilités. Elle fixera, le cas échéant, les sanctions prévues par la loi. C’est son rôle. Le nôtre est différent : maintenir vivante l’idée que la République est forte lorsqu’elle reste humaine, même face à la faute.
Dans les jours à venir, beaucoup de choses seront dites. Certaines éclaireront, d’autres blesseront. Il nous appartient de choisir de quel côté nous voulons nous tenir.