Par Mamadou Sèye
La Casamance n’a jamais manqué de promesses. Elle a surtout manqué d’un projet économique à la hauteur de ses potentialités. Longtemps, cette région a été regardée à travers un prisme réducteur : celui de la crise, de la paix fragile, de la stabilité à préserver. A force d’être pensée comme un espace à sécuriser, elle a été reléguée au second plan de l’ambition productive nationale. La tournée économique entamée par le Président de la République vient suggérer un changement de regard : et si la Casamance devenait le laboratoire du Sénégal productif ?
Ce n’est pas une idée neuve, mais c’est une idée longtemps différée. La Casamance concentre pourtant des atouts rares : des terres agricoles généreuses, une pêche artisanale vivante, des ressources forestières importantes, un potentiel touristique naturel et culturel considérable. Autrement dit, tout ce qui fonde une économie réelle, enracinée, créatrice de valeur et d’emplois. Ce qui a fait défaut jusque-là, ce n’est ni la capacité de travail des populations ni leur attachement à leur territoire, mais une vision cohérente de transformation économique locale.
Faire de la Casamance un espace-test, ce n’est pas lui accorder un traitement particulier ; c’est reconnaître qu’elle peut incarner un modèle reproductible ailleurs. Produire localement, transformer sur place, commercialiser dans des circuits maîtrisés : voilà les bases d’un Sénégal qui cesse d’exporter ses matières premières brutes pour importer des produits finis. Dans cette logique, l’agriculture n’est plus seulement une activité de subsistance, la pêche n’est plus condamnée à l’informel, et le tourisme ne peut plus être pensé comme un simple décor sans retombées structurelles pour les communautés.
Mais aucune ambition productive ne peut prospérer sans un préalable fondamental : le désenclavement. Routes praticables, logistique fiable, accès fluide aux marchés : il ne s’agit pas de luxe, mais de conditions minimales. Tant que les territoires resteront fragmentés, l’économie nationale restera elle aussi morcelée. Il n’y a pas de souveraineté économique sans continuité territoriale, et il n’y a pas de justice économique sans accès équitable aux infrastructures.
A travers cette tournée, un message politique discret mais lourd de sens se dessine. Le développement ne se construira pas uniquement à partir des centres administratifs ou des zones déjà intégrées aux circuits économiques dominants. Il doit partir des marges, longtemps reléguées, mais riches de potentiel. En ce sens, la Casamance n’est pas seulement une région à accompagner ; elle devient un terrain d’expérimentation pour une nouvelle manière de penser l’action publique : moins de slogans, plus d’ingénierie ; moins d’annonces, plus de chaînes de valeur structurées.
Ce choix engage une responsabilité. Faire de la Casamance un laboratoire suppose de rompre avec l’économie de l’assistance et des projets éphémères. Il faut du temps long, de la cohérence et une articulation claire entre l’Etat, les collectivités territoriales et les acteurs locaux. L’enjeu n’est pas d’accumuler des initiatives dispersées, mais de bâtir un écosystème productif capable de résister aux alternances politiques et aux effets de mode.
Si l’expérience réussit, elle dira quelque chose de plus large sur l’avenir du pays. Elle montrera qu’un autre chemin est possible : un Sénégal qui produit avant de redistribuer, qui transforme avant d’importer, et qui fait confiance à ses territoires pour porter la croissance. La Casamance, longtemps enfermée dans le registre du symbolique et du politique, pourrait alors devenir le lieu où s’invente, concrètement, le Sénégal productif.