Par Mamadou Sèye
La politique sénégalaise traverse ces temps-ci une scène qui relève autant de la satire que de la psychanalyse collective. Une coalition baptisée du nom d’un Président victorieux en 2024 erre désormais dans le paysage comme un personnage shakespearien qui aurait oublié le texte de sa propre pièce. La coalition “Diomaye Président” n’avait qu’un seul objectif : porter un homme au pouvoir. Ce fut fait, brillamment. Et depuis lors, elle ne sait plus quoi faire de son existence. Ce n’est pas un jugement : c’est un fait. Un fait presque clinique.
Ce qui frappe, c’est que cette coalition n’est pas seulement devenue inutile ; elle est devenue inutile à elle-même. Et c’est là que s’ouvre le théâtre burlesque : au lieu de se dissoudre dignement dans l’histoire, elle s’est offerte un destin plus pathétique, celui d’un organisme qui refuse la mort biologique et s’accroche à une survie artificielle. Pour y parvenir, elle multiplie les “adhésions” aussi improbables que les promotions d’un téléachat nocturne. Tous les jours, on vous annonce des invasions de nouveaux membres dont l’importance sociale, politique et intellectuelle rivalise avec celle d’un sachet vide emporté par le vent. On applaudit, on filme, on se félicite, on met en scène. Et pourtant, rien ne change : le vide ne se remplit jamais de lui-même.
La dimension psychanalytique est évidente : cette coalition ne parvient pas à accepter sa fin naturelle. On dirait un patient qui refuse le diagnostic. Elle est frappée d’un déni structurel, et ce déni se manifeste par une agitation obsessionnelle : parler, annoncer, célébrer, gonfler. La logorrhée remplace l’action, l’illusion remplace la substance. Et tout cela révèle quelque chose de plus profond qu’on ne l’imagine : une coalition qui sait qu’elle n’a plus de colonne vertébrale et tente désespérément de simuler la verticalité.
Car il faut le dire clairement : le PASTEF n’est plus dans cette coalition, et cela change tout. On peut construire mille façades médiatiques, mais tout architecte sait qu’une maison sans fondations n’est qu’un décor prêt à s’écrouler. Les militants du PASTEF — eux — ne se sentent ni menacés, ni concernés, ni troublés. Ils regardent la scène avec un détachement presque amusé. Pour eux, le symptôme dont on parle depuis des semaines ne les concerne en rien. C’est comme observer quelqu’un qui se débat dans une pièce à laquelle vous n’appartenez plus : on peut être surpris, attendri ou amusé, mais jamais inquiet.
Le symptôme n’est donc pas du côté du PASTEF ; il est du côté de ceux qui ont besoin de cette coalition pour exister, faute de structure réelle, faute d’idéologie claire, faute d’enracinement social. Pour la majorité militante formée autour d’Ousmane Sonko, rien n’a changé : le socle est stable, la ligne est intacte, les orientations demeurent. Aucun trouble identitaire, aucune fragilité psychique, aucune crise existentielle. Le problème se trouve ailleurs.
La coalition “Diomaye Président” est devenue une forme sans contenu, un souffle sans corps, une présence sans densité. Elle se maintient dans un état de vie artificielle, uniquement grâce aux efforts de communication et aux annonces spectaculaires qui font penser aux surréalistes lorsque Breton affirmait : “La beauté sera convulsive ou ne sera pas.” Hélas, ici, elle n’est ni convulsive ni belle : elle est simplement creuse.
Politiquement, la situation relève de l’absurde : une coalition qui porte le nom d’un Président déjà élu en 2024, mais qui n’a pas de candidat déclaré pour 2029. Une coalition coordonnée par une personnalité expérimentée, certes, mais dépourvue du seul élément qui lui donnait sens : la présence de la majorité politique réelle du pays. C’est comme si l’on tentait de prolonger une pièce de théâtre après la sortie du personnage principal — mais en continuant de jouer comme si de rien n’était.
Il faut donc oser le dire : le Président sait, dans un coin de sa conscience, que cette structure n’a plus la moindre utilité stratégique. Il ne le dira jamais en public — évidemment — mais il le sent. Comment ne pas le sentir ? Entre un appareil politique structuré, discipliné, organique comme le PASTEF, et une coalition dont les membres cherchent encore leur raison d’être, la comparaison est dévastatrice. C’est comme comparer un organisme vivant à un pantin de bois : le premier agit, le second imite.
Ce qui est frappant, c’est l’effet miroir créé par cette situation. Au moment où certains, dans la coalition, semblent croire qu’il suffit d’agiter les bras pour exister, une partie de l’opinion observe l’inverse : plus ils s’agitent, plus ils révèlent leur faiblesse. L’activisme devient aveu. L’emballement devient symptôme. La mise en scène devient autopsie.
Et pendant ce temps, le PASTEF ne dit presque rien. Il avance. Il travaille. Il politise. Il mobilise. Il organise. Ceux qui cherchent des signes de trouble dans ses rangs ne comprennent pas que le vrai trouble est ailleurs : chez ceux qui ressentent le besoin vital — presque biologique — d’agiter la coalition comme un hochet politique, de peur que le silence la fasse disparaître.
Un psychanalyste dirait que nous sommes face à une manifestation hystérique : plus le manque est profond, plus l’expression est bruyante. Plus l’identité est fragile, plus la mise en scène est spectaculaire. Plus le vide politique s’élargit, plus la coalition compense par un bavardage qui tourne à la caricature.
Si cette coalition était une personne, elle serait ce personnage tragique de Molière qui, sentant sa fin venir, multiplie les potions, les grimaces et les médecins imaginaires. Elle serait ce roi de Lear qui ne veut pas voir que son royaume n’existe déjà plus. Ou ce personnage de Beckett qui répète encore et encore la même phrase, pour ne pas entendre le silence derrière lui.
La vérité est simple : la coalition est morte avant d’avoir vécu.
Elle fut un instrument ponctuel, efficace, mais sans destinée.
Tout ce qui vient maintenant n’est que prolongation artificielle.
Et au centre de cette scène, le plus ironique est ceci : le camp qui avance, qui construit, qui mobilise, qui influence réellement le pays — c’est le PASTEF. Pas la coalition. Pas le décor. Pas les annonces spectaculaires. La force politique réelle ne se mesure pas au bruit, mais à la capacité d’incarner un projet.
L’histoire retiendra sans doute cette période comme un moment où une coalition fantôme tenta de masquer sa disparition inévitable par des rituels médiatiques. Cela fera rire plus tard. Cela inquiète un peu maintenant. Mais cela ne trompe personne.