Par Mamadou Sèye
Il faut bien l’avouer : nous vivons une époque étrange où la médiocrité a revêtu ses plus beaux habits pour se pavaner sur toutes les tribunes. Hier encore, elle se cachait derrière les murs des salons, se contentait d’émettre des soupirs et des avis timides. Aujourd’hui, dopée aux réseaux sociaux, elle se croit auréolée d’un diplôme invisible, elle prend la parole comme si elle avait longtemps fréquenté les bibliothèques, et surtout, elle ne doute plus de rien.
C’est un spectacle désolant : l’âge zéro de la connaissance se permet de toiser l’expérience, l’incompétence d’interpeller la compétence, et l’amateurisme de distribuer des leçons. On voit ainsi fleurir, dans un vacarme devenu quotidien, des oracles autoproclamés qui, n’ayant jamais étudié la mécanique de l’Etat, se permettent de sommer le Président de la République ou le Premier ministre d’appliquer leurs improvisations du jour.
L’orgueil, on le savait, est souvent mal placé. Mais à ce degré, c’est un chef-d’œuvre. Ces gens qui n’ont jamais ouvert un seul manuel d’économie ou de droit public se découvrent soudain experts en tout : finances, géopolitique, gouvernance, diplomatie. Parce qu’ils ont une page Facebook, un compte Twitter ou qu’ils interviennent sur un plateau de télé, ils pensent avoir reçu l’onction sacrée du savoir.
L’illusion de la tribune permanente
Il est vrai que la technologie a démocratisé la parole. Mais démocratiser la parole ne veut pas dire démocratiser la connaissance. La République numérique a fait tomber les barrières, au point que l’opinion de celui qui n’a jamais fait un effort intellectuel sérieux se retrouve mise sur le même plan que celle du professeur qui a passé sa vie à décrypter les ressorts complexes d’un problème.
Et cette confusion n’est pas neutre. Elle finit par ruiner le sens de la hiérarchie des idées. Dans un tel chaos, celui qui crie le plus fort semble avoir raison. Celui qui insulte le mieux devient une référence. Celui qui répète le plus souvent des contrevérités devient… une source.
Le banquet des prétentieux
Ceux-là s’invitent au banquet de la pensée sans même avoir appris à tenir une cuiller. Pire : ils arrivent affamés de reconnaissance, et parce qu’ils n’ont rien à apporter, ils cassent la vaisselle. Ils ignorent tout des sacrifices, de l’ascèse intellectuelle et des nuits blanches que suppose l’élaboration d’une idée sérieuse.
Ils s’imaginent qu’on peut parler de tout, sur tout, en tout temps. Et parce qu’ils ne savent pas, ils croient que tout le monde est comme eux. Voilà pourquoi ils se permettent de prendre à partie des responsables dont le parcours, l’expérience et la légitimité leur donnent une hauteur qu’ils ne pourront jamais atteindre.
Le terrorisme de la médiocrité
Dans ce climat général, un autre danger se profile : le terrorisme de la médiocrité. C’est un terrorisme silencieux, mais impitoyable. Il fait fuir la nuance, il décourage les voix éclairées.
Comment, dans une telle atmosphère, profiter des éclairages qu’aurait pu nous apporter un professeur de dimension mondiale, un maître dans toute l’acception du terme, comme Souleymane Bachir Diagne ? Quelle place reste-t-il pour une pensée exigeante quand la scène est saturée par le vacarme des ignorances ?
Ceux qui savent hésitent désormais à parler, conscients que la profondeur sera noyée dans la fureur des commentaires. La pensée raffinée devient inaudible dans la cacophonie générale. Et ainsi, jour après jour, nous privons notre société de ce dont elle a le plus besoin : la clarté des esprits formés, l’horizon ouvert par des années de savoir et de lectures.
Une société qui confond avis et science
La critique est un droit. Mais l’ignorance transformée en posture critique est un poison. Elle assèche le débat public, en remplaçant la rigueur par le bavardage. Elle nous éloigne du sérieux, elle nous rend prisonniers d’une opinion instantanée, volatile, toujours prête à condamner avant même de comprendre.
Car comprendre demande un effort. Lire. Etudier. S’informer. Tenter de cerner la complexité d’un problème. Bref, tout ce qui fait horreur à l’esprit médiocre. La médiocrité adore la facilité. Elle vit de raccourcis. Elle ne cherche pas la vérité, elle cherche à exister.
Le procès de l’intelligence
Et le pire, camarade, c’est que cette armée de commentateurs se croit investie d’une mission sacrée : faire descendre l’intelligence de son piédestal. Comme si réfléchir était une faute. Comme si savoir était un privilège insupportable. Comme si l’effort intellectuel était une trahison contre la nouvelle religion du bavardage.
Dans cet enterrement de première classe qu’on organise pour la pensée, il ne reste plus beaucoup de place pour la nuance. La complexité est devenue suspecte. L’expertise est devenue un défaut. A force de confondre liberté d’expression et droit absolu à dire n’importe quoi, on a fabriqué une génération qui se croit dispensée de penser.
Appel à la lucidité
Alors oui, il est temps de mettre fin à cette mascarade. Non pour réduire au silence – car la démocratie a besoin de débats – mais pour restaurer une échelle de valeurs dans la prise de parole publique. Il faut redonner son poids à la compétence, au savoir, à la responsabilité.
Tout le monde peut avoir une opinion, mais toutes les opinions ne se valent pas. L’histoire, la science, l’économie, la diplomatie sont des matières exigeantes. Elles ne s’accommodent pas de l’à-peu-près.
A ceux qui s’invitent au banquet de l’intelligence, je ne dirai qu’une chose : commencez par lire. Apportez au moins une cuiller. Sinon, camarades, qu’ils s’installent sur le banc du silence. Là, au moins, ils ne feront pas de dégâts.