Par Mamadou Sèye
Il existe des images qui frappent plus fort que des discours, des scènes si simples qu’elles deviennent pour nous autres africains presque irréelles. Elles disent tout d’un rapport apaisé au pouvoir que nous ne voyons que trop rarement sur notre continent. Aux Etats-Unis, on aperçoit Bill Clinton, ancien Président, debout sur un trottoir de Washington, en train de se préparer un sandwich. Aucun service spécial ne balise la rue, aucune cohorte de véhicules officiels n’encombre la ville pour annoncer la présence de celui qui, hier encore, dirigeait la première puissance mondiale. On y voit également Barack Obama, jean délavé, casquette sur la tête, allant tranquillement assister à un match de basket, fondu dans la foule.
Ce n’est ni de la mise en scène, ni un exercice de communication. C’est une culture politique. Dans ces sociétés, il existe une vie après le pouvoir, faite de liberté, d’engagement, d’enseignement, de conférences, de contributions nouvelles à la société. On quitte le pouvoir sans amertume, sans drame, sans tentation de s’y accrocher. On s’en va comme on doit s’en aller : dignement.
Mais en Afrique, camarade, c’est une tout autre histoire. Les images que nous renvoie notre continent sont souvent douloureuses pour la conscience collective. Elles ne racontent pas la maturité démocratique, mais la peur panique de disparaître du centre du théâtre politique. Voyez ces images récentes et terribles de Paul Biya, 92 ans, se présentant pour un nouveau mandat présidentiel, comme si le temps ne comptait plus, comme si la Nation camerounaise n’avait pas droit à l’alternance ni à un sang neuf. Voyez la longévité politique qui s’éternise chez Alassane Ouattara, désormais convaincu, lui aussi, que le pouvoir est un manteau que l’on garde jusqu’à l’usure complète.
Le pouvoir, en Afrique, n’est pas conçu comme une mission temporaire au service de la Nation. Il est devenu une identité, un refuge, parfois même une thérapie contre l’angoisse du vide. Et cette obsession a façonné des générations entières d’hommes d’Etat incapables d’accepter l’idée même de quitter la scène. Le départ du pouvoir y est perçu comme une chute. La fin d’un mandat y sonne comme une éclipse. Et c’est ainsi que les Présidents s’empêtrent dans une relation maladive au pouvoir, persuadés que le pays s’effondrerait sans eux.
Il est pourtant évident que cette incapacité à préparer sa sortie révèle un manque de confiance non pas dans les peuples, mais en eux-mêmes. Si certains dirigeants africains s’accrochent avec autant de frénésie, ce n’est pas par devoir de stabilité mais par incapacité psychologique à imaginer une vie après le palais. Ils redoutent la nudité institutionnelle, la banalité citoyenne, l’oubli. Ils ont peur de redevenir des hommes parmi les hommes.
Le drame, camarade, c’est que cette maladie politique — cette horreur du jour d’après — semble gagner même les pays qui, jusque-là, se considéraient comme des phares démocratiques. Le Sénégal, longtemps présenté comme une exception apaisée, un modèle d’alternance et de maturité, n’échappe plus totalement aux inquiétudes. Car la démocratie n’est pas seulement un ensemble de textes, elle est une atmosphère, un état d’esprit, un comportement du pouvoir.
Imaginons un instant le Président Bassirou Diomaye Faye. S’il n’est pas réélu en 2029, il aura cinquante ans, une jeunesse politique intacte, un capital immense, un prestige certain. Il serait naturellement invité dans les grands forums internationaux, accueilli par les institutions, consulté par les fondations, sollicité par les universités. Il incarnerait l’image même du dirigeant moderne ayant écrit sa page avec rigueur. Rien n’est plus facile pour lui que de réussir sa vie après la présidence. Il n’a aucun besoin de s’accrocher.
Et pourtant, malgré cette garantie objective, l’opinion commence à percevoir des signaux troublants, comme si une fébrilité prématurée entourait déjà l’échéance de 2029. Rien d’ouvertement déclaré, rien d’officiel, mais un murmure populaire s’installe, fait de questions insistantes : pourquoi donner si tôt l’impression que la bataille future dévore déjà les énergies nécessaires au présent ? Pourquoi, alors que même deux ans de gouvernance ne sont pas encore achevés, sent-on poindre cette tension électorale diffuse ?
Une partie de la réponse réside dans les réalités institutionnelles du Sénégal contemporain : le système des parrainages, lourd, complexe, exigeant, rend toute perspective politique fragile pour qui ne bénéficie pas d’un large appareil partisan. Or, pour le Président Diomaye Faye, les choses sont claires : hors de PASTEF, la possibilité même d’obtenir les parrainages requis devient incertaine. Et cette incertitude a un prix : elle peut pousser un chef d’Etat à consacrer une part excessive de son énergie aux calculs internes, aux rapports de force, aux stratégies électorales, au détriment de la sérénité nécessaire à la conduite des politiques publiques.
C’est là que le danger guette. Pas un danger institutionnel, pas un danger moral, mais un risque politique réel : celui que la gouvernance commence à se faire sous l’ombre d’une échéance prématurée, celui que l’agenda électoral vienne contaminer l’agenda économique et social. Or le peuple sénégalais n’a pas élu son Président pour qu’il se préoccupe d’abord de 2029, mais pour qu’il s’attaque à 2024, 2025, 2026.
Ce glissement subtil — cette impression que la priorité se déplace doucement — est ce qui nourrit aujourd’hui les inquiétudes. Personne n’exige du Président qu’il renonce à toute stratégie. Mais la Nation attend de lui qu’il gouverne avec calme, hauteur et désintérêt personnel, qu’il incarne cette nouvelle ère politique qu’il a lui-même promise.
Le Sénégal a besoin d’un Président serein, loin des calculs, capable de gouverner pour l’histoire et non pour sa survie politique. Il a besoin d’un homme qui donne l’exemple que l’Afrique attend : celui d’un dirigeant capable de démontrer qu’après le pouvoir, il existe une vie — libre, belle, utile. Ce que Clinton, Obama et tant d’autres ont montré, ce n’est pas qu’ils étaient humbles, mais qu’ils étaient pleinement conscients que la grandeur ne se mesure pas à la durée au pouvoir, mais à la dignité avec laquelle on en sort.
Les peuples africains sont fatigués des dirigeants qui confondent mandat et propriété, mission et possession. Ils aspirent à quelque chose de plus noble : des dirigeants qui gouvernent comme des serviteurs, non comme des héritiers du trône. Des dirigeants capables de dire : j’ai accompli ma part, je passe le relais.
Le pouvoir n’est pas un refuge, il n’est pas un manteau qu’on porte à vie, il n’est pas un médicament contre la peur du vide. C’est une fonction temporaire, belle lorsqu’elle est exercée avec lucidité, dérisoire lorsqu’elle est exercée avec angoisse.
Le Président Diomaye Faye a encore toutes les cartes pour démontrer qu’il appartient à cette nouvelle génération de leaders africains libérés de la tentation monarchique. Il peut donner au Sénégal — et au continent — une leçon majeure : celle de l’élégance démocratique. Mais cela exige qu’il se tienne à l’écart de toute fébrilité, qu’il laisse 2029 arriver sans la provoquer, qu’il consacre toutes ses forces aux urgences du présent plutôt qu’aux stratégies de demain.
La grandeur n’est pas dans la reconduction. La grandeur est dans l’exercice du pouvoir, dans la légèreté avec laquelle on le porte, dans la capacité à descendre de la scène sans crispation, dans la dignité du renoncement. L’Afrique attend cela. Le Sénégal espère cela. Et le monde observe.