Par Mamadou Sèye
La vie politique sénégalaise a ceci de particulier qu’elle produit parfois des débats qui, sous leur apparente banalité, révèlent des tensions profondes. Le bavardage actuel autour d’une hypothétique dissolution de l’Assemblée nationale appartient à cette catégorie. A première vue, rien ne justifie un tel scénario : l’Assemblée n’a jamais constitué un obstacle majeur pour l’exécutif. Elle accompagne plutôt la dynamique politique issue de l’alternance qui a porté au pouvoir le Président Bassirou Diomaye Faye, à la suite de la désignation décisive opérée par Ousmane Sonko, leader de PASTEF.
Il faut rappeler une évidence historique récente : l’élection de Bassirou Diomaye Faye n’est pas le fruit d’une trajectoire solitaire. Elle s’inscrit dans une séquence politique exceptionnelle au cours de laquelle Ousmane Sonko, empêché de se présenter, prit la décision stratégique de désigner son compagnon de lutte comme candidat du projet politique porté par PASTEF. Cette décision eut une portée déterminante. Dans un contexte de forte mobilisation populaire, la parole de Sonko valait orientation politique pour des millions de citoyens. La désignation de Diomaye transforma alors une candidature de substitution en victoire historique.
Autrement dit, la légitimité institutionnelle du Président repose sur une dynamique politique dont l’architecte principal demeure Ousmane Sonko. C’est précisément là que se situe aujourd’hui le cœur du débat. A peine installé au pouvoir, le Président Bassirou Diomaye Faye semble manifester ce que certains observateurs décrivent déjà comme un appétit précoce pour l’échéance de 2029. Qu’un chef d’Etat songe à la reconduction de son mandat n’a rien d’illégitime. Mais lorsque cette perspective surgit si tôt dans le calendrier politique, elle ne manque pas d’interroger.
Les signes de cette tentation apparaissent progressivement à travers la recomposition politique en cours autour du Président. La consolidation de la coalition Diomaye Président et la décision d’en confier la direction à Aminata Touré constituent des actes politiques significatifs. L’ancienne Première ministre de Macky Sall, devenue figure de l’opposition puis alliée stratégique dans la séquence électorale, se retrouve désormais propulsée à la tête d’un dispositif politique appelé à structurer l’espace présidentiel.
Mais cette décision n’a pas été sans provoquer des interrogations, notamment au sein de PASTEF, dont l’appareil militant demeure largement structuré autour de Ousmane Sonko. Autrement dit, la coalition présidentielle et le parti qui a porté l’alternance ne se confondent plus totalement. Et cette distinction, apparemment technique, révèle en réalité une recomposition politique dont les implications pourraient se mesurer à moyen terme.
Car dans l’équilibre actuel du pouvoir, deux légitimités coexistent. D’un côté, la légitimité institutionnelle du Président Bassirou Diomaye Faye, chef de l’Etat et détenteur de l’autorité constitutionnelle. De l’autre, la légitimité populaire et militante de Ousmane Sonko, leader fondateur du mouvement politique qui a incarné la rupture et mobilisé l’électorat.
Dans l’histoire politique, ce type de configuration n’est jamais simple à gérer. Les grandes alternances produisent souvent des duos fondateurs dont l’équilibre repose sur une complémentarité fragile. Tant que les deux pôles avancent dans la même direction, la dynamique reste intacte. Mais dès que surgissent les premières interrogations sur l’avenir et sur la succession, les lignes de fracture commencent à apparaître.
C’est dans ce contexte que certains agitent l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Or une telle décision, dans la situation actuelle, relèverait davantage d’une manœuvre politique que d’une nécessité institutionnelle. L’Assemblée n’a jamais constitué un verrou pour l’exécutif. Aucun blocage majeur, aucune crise parlementaire ne justifie une remise en jeu du mandat des députés.
Dès lors, une dissolution ne pourrait avoir qu’une seule signification : tester ou recomposer le rapport de force politique. Mais un tel pari serait particulièrement risqué. Les élections législatives sont traditionnellement favorables aux partis disposant d’une forte implantation militante. Or sur ce terrain, PASTEF reste aujourd’hui l’une des formations les plus structurées et les plus dynamiques du pays.
Dans ces conditions, provoquer une épreuve de vérité électorale pourrait produire un résultat inattendu : renforcer précisément la force politique dont certains cherchent à s’émanciper.
Le paradoxe est là. L’histoire récente montre que la victoire de Bassirou Diomaye Faye est inséparable de la popularité et de l’influence de Ousmane Sonko. Malgré les épreuves politiques et judiciaires qu’il a traversées, Sonko demeure aujourd’hui plus populaire que jamais dans une large partie de l’opinion publique. Dans l’imaginaire politique de nombreux Sénégalais, il reste le symbole initial de la rupture qui a conduit à l’alternance.
Cette réalité sociopolitique ne peut être ignorée. Les peuples ont la mémoire des séquences fondatrices. Ils savent d’où viennent les dynamiques politiques qui bouleversent l’ordre établi.
C’est pourquoi toute tentative de recomposition politique trop rapide peut être perçue comme une précipitation stratégique. Le peuple sénégalais n’a pas porté une coalition au pouvoir pour assister prématurément à des batailles de positionnement en vue de 2029. Il attend avant tout des résultats, des réformes et des transformations concrètes.
La politique obéit à une règle simple : la reconduction d’un pouvoir se construit d’abord par la réussite du mandat en cours. Ceux qui confondent vitesse et durée découvrent souvent trop tard que l’histoire politique se montre sévère envers les ambitions trop pressées.
Car le pouvoir est une épreuve particulière. Il exige de la patience, de la méthode et un sens aigu du tempo politique. Et dans cette épreuve, l’appétit précoce peut parfois apparaître comme le premier symptôme d’une inquiétude stratégique.