Le passé qui réclame son dû

Par Mamadou Sèye

Il y a des dates qui cessent d’être des repères pour devenir des fractures. Le 8 novembre est désormais cela dans l’imaginaire politique sénégalais : une frontière, une ligne de partage, une secousse tellurique qui redessine la carte des loyautés. Lorsque Sonko disait qu’il y aurait un avant, un 8 novembre et un après, il ne parlait pas simplement d’un rassemblement. Il prévenait. Il anticipait une rupture du champ magnétique politique. Il annonçait une reconfiguration du rapport entre le mythe et le pouvoir. Et aujourd’hui, c’est ce champ magnétique qui s’inverse — au cœur même du projet.

Il n’y a jamais de crise lorsqu’un peuple doute. La crise naît lorsque le peuple estime que l’un des siens a franchi une ligne symbolique. Ce que les jeunes n’ont peut-être pas lu de Mao ou Fanon, ils l’ont absorbé autrement, par les récits, par l’imaginaire, par la mythologie politique africaine. Ils n’ont pas étudié la dialectique, mais ils connaissent Blaise Compaoré. Ils savent ce qu’un peuple fait lorsqu’il se sent trahi par celui qu’il a porté. Dans ce pays où la mémoire de Sankara hante encore les discours de la jeunesse, il suffit d’un geste mal interprété pour réveiller l’équation tragique : celui que nous avons aimé pourrait-il devenir celui qui dévie du serment ?

Et c’est ici que le cas Diomaye devient philosophiquement fascinant. Il n’a commis aucune trahison. Il n’a pas renié un principe. Il n’a pas brûlé un texte fondateur. Mais il a déplacé un symbole, et parfois, dans l’histoire des peuples, c’est plus grave qu’une faute. En s’invitant dans un débat partisan où il n’avait rien à gagner et tout à perdre, Diomaye a interrompu le pacte tacite entre le mythe et l’Etat. Sonko incarne le mythe ; Diomaye incarne l’Etat. L’un porte le feu, l’autre porte l’institution. L’équilibre n’est rompu qu’au moment où l’institution descend de son piédestal pour se mêler des querelles que seul le feu doit arbitrer. Là où Sonko gardait la verticalité, Diomaye s’est glissé dans l’horizontalité. Et le peuple — toujours plus subtil qu’on ne l’imagine — l’a immédiatement perçu.

Depuis cet instant, une vague se lève. Elle n’est pas orchestrée par des adversaires, mais par ceux-là mêmes qui ont sacrifié nuits, jours, exils, carrières et confort pour porter le projet qui les a libérés de la fatalité. Ils disent : « Ce n’est pas pour ça que nous nous sommes battus. » Ils le disent dans les maisons, sur les réseaux, dans les marchés, dans les cours intérieures, dans les groupes WhatsApp de la diaspora. Ils le disent avec une déception qui n’est pas haine mais verdict. La diaspora sénégalaise, elle, ne décolère pas. Elle promet l’enfer politique, non par vengeance, mais par fidélité. Parce que l’exil, lui, ne pardonne jamais l’impression de compromission. Elle voit Diomaye se mouvoir non pas comme un continuateur du projet mais comme un gestionnaire du moment. Et pour la diaspora, c’est une hérésie stratégique.

Les réseaux sociaux, eux, ne pardonnent pas la fragilité symbolique. Ils ne lui reprochent pas une erreur ; ils lui reprochent de ne plus savoir ce que représente un chef d’Etat issu d’un projet révolutionnaire dans un pays traumatisé par plusieurs années de présidentialisme verrouillé. Ils l’ont tourné en dérision, et derrière l’humour, il faut entendre la colère. Les emojis rient, mais les consciences grondent.

Les militants, quant à eux, ont franchi une frontière psychologique. Ils n’ont même plus ménagé leur propre bureau politique. Ils ont estimé que le communiqué qui a suivi leur rencontre avec le Président était bien trop laconique. Pour eux, il ne s’agissait pas d’un texte ; il s’agissait d’une abdication. Leur raisonnement est brutal mais cohérent : à partir du moment où Diomaye assume une coalition en dehors de PASTEF, il se place, de facto, en dehors du périmètre idéologique qui l’a porté. Ils disent : « Il s’est auto-exclu. » Et c’est cela qui rend la situation explosive. Non parce qu’ils détestent Diomaye — mais parce qu’ils aiment trop le projet pour le laisser se dissoudre dans une géométrie politique non identifiée.

Ce que personne n’ose dire à haute voix, mais que tout le monde murmure, c’est ceci : Diomaye a compromis la possibilité d’un second mandat. Non par échec, non par faiblesse, mais par un geste symbolique qui a cassé la magie du mandat spirituel. Sonko pourra défendre toutes les positions, endiguer toutes les vagues, absorber toutes les tempêtes, mais pas celle-ci. Car les militants ne veulent pas d’un Président qui semble s’être détaché du serment.Ils refusent à l’avance l’idée d’un réinvestissement en 2029. Ce n’est pas une sanction politique ; c’est un réflexe de préservation.

La seule pomme de discorde possible entre Sonko et son parti n’est pas une coalition, ni un communiqué, ni une stratégie. C’est la question de 2029. Et sur ce terrain-là, personne — pas même Sonko — ne pourra contenir l’onde. Le peuple a décidé de reprendre la garde du projet. Il avance désormais avec la certitude que l’Etat peut bien appartenir à Diomaye, mais que le destin du projet appartient au mythe — et qu’on ne trahit jamais un mythe sans le payer au prix fort.

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