Par Mamadou Sèye
Le Sénégal vit un moment charnière. Ce qui, ailleurs, pourrait relever d’une simple querelle d’appareil prend ici la dimension d’un risque systémique. La lettre signée du Président Bassirou Diomaye Faye, sur papier à en-tête Diomaye Président, a d’abord suscité l’étonnement, puis l’inquiétude. Non pas pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle révèle d’un désordre institutionnel latent : la confusion des sphères entre la présidence de la République, les coalitions politiques et l’action gouvernementale. Dans un contexte marqué par la dette cachée, la reddition des comptes, la lenteur de la justice et les négociations en cours avec le FMI, le pays court le risque d’une perte de cohérence et de crédibilité.
Car la politique, dans sa forme la plus classique, ne peut se déployer qu’à partir d’un centre stable : l’Etat. Or ce centre, aujourd’hui, vacille. L’impression qui se dégage est celle d’un pouvoir pris dans ses propres contradictions : un Président qui revendique l’éthique mais agit en militant, un gouvernement mobilisé pour la transparence mais empêtré dans les arcanes des comptes publics, une administration appelée à la rigueur alors que l’incertitude s’installe au sommet. C’est la verticalité de l’Etat qui s’effrite.
La question de la dette cachée illustre ce danger. Les chiffres sont opaques, les responsabilités diffuses, les enquêtes hésitantes. L’opinion ne sait plus qui dit vrai. Et dans ce brouillard, chaque maladresse politique — comme cette lettre qui brouille les lignes — affaiblit la parole publique. Or, face aux partenaires techniques et financiers, notamment le FMI, le Sénégal ne peut se permettre une image de confusion. La crédibilité d’un pays ne repose pas seulement sur ses ratios budgétaires : elle se fonde sur la confiance dans sa gouvernance. Quand un Etat semble incapable de parler d’une seule voix, même les équilibres macroéconomiques deviennent fragiles.
Dans ce climat, le risque principal est celui du désalignement des priorités. Le gouvernement est censé préparer un nouveau programme avec le FMI, centré sur la soutenabilité de la dette et la relance de la croissance. Mais la scène politique est désormais dominée par les rivalités de leadership, les recompositions partisanes et les tensions internes. L’énergie réformatrice, celle qui devrait être mobilisée pour la transparence et la performance économique, se dilue dans la bataille d’ego et la défiance mutuelle. L’économie réelle attend pendant que la politique s’égare.
Le second risque tient à la reddition des comptes. C’était le cœur du projet du tandem Sonko–Diomaye : faire de la transparence un principe cardinal, soumettre les élites à la responsabilité, rendre des comptes au peuple. Mais la politisation du sommet menace cet idéal. Car la reddition des comptes exige une distance entre le politique et le judiciaire, entre le militant et le magistrat. Quand la présidence donne l’impression d’agir sur des considérations partisanes, la confiance dans la justice vacille, et avec elle, la légitimité morale du pouvoir. Déjà, les lenteurs constatées dans certains dossiers sensibles alimentent le soupçon : celui d’une justice sélective, hésitante, parfois paralysée par les jeux d’appareils.
Le troisième danger est institutionnel. En s’impliquant directement dans une coalition politique, le chef de l’Etat compromet l’architecture même de la séparation entre le parti et l’Etat. Cette confusion brouille les responsabilités : qui parle au nom du Sénégal, qui parle au nom du parti ? Le Président élu par tous ne peut redevenir chef de clan sans affaiblir la cohésion nationale. Or, dans un pays en quête de stabilité économique et sociale, la clarté institutionnelle est la première condition de la confiance. Sans elle, le pays se fragilise, les investisseurs hésitent, les bailleurs temporisent, les citoyens doutent.
Il faut aussi considérer la dimension psychologique de cette crise. Le peuple sénégalais, après des années de désenchantement démocratique, avait retrouvé une lueur d’espoir : celle d’un leadership éthique, incarné par deux figures complémentaires — Sonko et Diomaye. L’un dans la parole, l’autre dans la sobriété. L’un dans la contestation, l’autre dans l’institution. Cette dualité faisait la force du nouveau pouvoir. Or, depuis cette lettre, cette symbiose semble rompue. Le risque est qu’à terme, la déchirure du haut se traduise par une fracture du bas : désorientation militante, perte de repères, démobilisation citoyenne.
Et pourtant, le PASTEF n’est pas affaibli. Le 8 novembre, il a montré qu’il demeure la première force politique du pays, portée par une base militante disciplinée et une diaspora active. Sonko reste le leader incontesté, la boussole morale. Mais c’est précisément cette force populaire qui crée une tension nouvelle : un Président institutionnel sans socle partisan solide face à un parti structuré mais en dehors du pouvoir exécutif? Ce déséquilibre peut, à terme, fragiliser la gouvernance. Car un Président isolé dans son propre camp n’aura d’autre choix que de chercher des alliances ailleurs — au risque de renouer avec les pratiques du vieux système.
Or, le Sénégal ne peut se permettre une telle régression au moment où tout l’appareil d’Etat devrait se consacrer à la maîtrise de la dette, à la stimulation de la production, à la réforme de l’administration et à la justice sociale. Chaque divergence politique au sommet ralentit ces chantiers. Chaque lettre mal inspirée se transforme en signal d’instabilité pour les marchés, les investisseurs et les partenaires internationaux. Les mots d’un Président sont désormais des variables économiques.
Le pays traverse une période où tout se joue sur la confiance : confiance du peuple dans ses dirigeants, confiance des marchés dans la trajectoire budgétaire, confiance des institutions dans la gouvernance. Et cette confiance, plus que toute autre ressource, est volatile. Il suffit d’un doute pour que le coût de l’argent augmente, que les aides se renégocient, que la monnaie se fragilise. Les risques ne sont donc pas seulement politiques : ils sont monétaires, budgétaires, sociaux.
Dans ce contexte, la priorité absolue devrait être la réaffirmation de la neutralité institutionnelle et la cohérence de l’action gouvernementale. Le Sénégal a besoin d’un Etat lisible, d’une parole unique, d’une stratégie claire. Ni les querelles internes, ni les calculs électoraux prématurés, ni les gesticulations de couloir ne peuvent remplacer la discipline d’un gouvernement tourné vers la stabilité.
La lettre du 11 novembre n’aurait dû être qu’un épisode mineur. Elle est devenue un révélateur : celui d’une présidence encore hésitante entre la posture de chef d’Etat et le réflexe du militant. Le danger n’est pas que Diomaye Faye ait des ambitions, mais qu’il oublie la nature de sa fonction : incarner l’Etat, et non la coalition. Car si le Sénégal vacille aujourd’hui, ce n’est pas faute de ressources, mais faute de cap. Et le cap, camarade, c’est la boussole de la crédibilité.
Les Nations se perdent moins par les crises économiques que par les crises de cohérence.
Et celle qui couve au Sénégal n’est pas économique, elle est politique. Si elle n’est pas contenue, elle pourrait coûter plus cher que toutes les dettes cachées réunies : la dette de confiance du peuple envers ses dirigeants.