Le Sénégal n’est pas fâché, il est en attente

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal traverse un moment politique singulier, presque déroutant pour qui se contente d’une lecture superficielle des faits. Le pays est calme. Les institutions fonctionnent. Les forces de défense et de sécurité assurent l’ordre public avec professionnalisme. Les frontières sont sécurisées. Les manifestations violentes et leur répression systématique ont disparu du paysage. Les prix des denrées de première nécessité baissent, les hydrocarbures reculent, l’électricité devient moins chère. L’équipe nationale de football se qualifie pour les huitièmes de finale de la Coupe d’Afrique des Nations, offrant au peuple des instants de communion et de fierté collective. Objectivement, beaucoup d’indicateurs sont au vert. Et pourtant, quelque chose ne prend pas.

Le Message à la Nation du 31 décembre 2025 du Président Bassirou Diomaye Faye, discours pourtant maîtrisé, posé et responsable, n’a pas suscité l’écho attendu. Pas de rejet massif, pas de controverse majeure, mais une indifférence frappante, perceptible notamment sur les réseaux sociaux.Dans une démocratie vivante, l’indifférence est souvent plus inquiétante que la colère, car elle traduit non pas une hostilité ouverte, mais une distance silencieuse. Et le Sénégal, aujourd’hui, observe.

Le discours présidentiel insiste sur la paix, la stabilité et la cohésion nationale. Ces valeurs sont légitimes et profondément partagées. Les Sénégalais aspirent à la concorde et à l’évitement du chaos. Mais cette paix, lorsqu’elle n’est pas adossée à la justice, devient abstraite. Le pays n’est pas en guerre, les rues ne brûlent pas, les institutions tiennent. Dès lors, parler de paix sans traiter frontalement la question de la reddition des comptes crée un décalage de perception. Non parce que la paix serait inutile, mais parce qu’elle est déjà là dans les faits, tandis que la justice, elle, est encore attendue.

Le changement politique récent ne s’est pas opéré au nom d’un simple apaisement institutionnel. Il s’est construit autour d’une promesse morale forte : rompre avec l’impunité, établir les responsabilités, rendre justice aux victimes et honorer les martyrs des luttes récentes. Ces martyrs ne sont pas des symboles abstraits. Ils sont des noms, des visages, des familles, des blessures encore ouvertes dans la mémoire collective. Or, sur ce terrain précis, le temps de l’Etat ne coïncide pas avec le temps du peuple. La justice avance, certes, mais trop lentement au regard de l’attente accumulée. Elle avance sans produire encore l’effet symbolique attendu. Tant que la justice ne sera pas perçue comme rapide, visible et équitable, tout discours sur la paix restera sans prise émotionnelle.

C’est dans ce contexte que la sortie du Premier ministre Ousmane Sonko, vingt-quatre heures après le discours présidentiel, a été perçue comme une réponse implicite. A l’occasion des journées culturelles de Passy, lors de la pose de la première pierre d’un futur lycée estimé à trois milliards cinq cents de francs CFA, il a évoqué un investissement concret, lisible, compréhensible par tous, avant de poser cette question qui a marqué les esprits : comment expliquer que des personnes aient pris cent milliards sans justification et puissent circuler librement dans ce pays ? Parce qu’avec cent milliards , on aurait pu construire combien de lycées? En une phrase, il a transformé une attente diffuse en indignation rationnelle, opposant l’investissement utile à l’enrichissement injustifié. Cette parole a résonné parce qu’elle incarnait ce que beaucoup attendaient : des mots simples, des chiffres clairs, un lien direct entre justice et quotidien.

Il ne s’agit pas ici d’un conflit institutionnel. Il s’agit d’une dissociation entre pouvoir institutionnel et pouvoir symbolique. Le Président incarne l’Etat, la stabilité, le temps long de la gouvernance. Le Premier ministre incarne, aux yeux d’une partie de l’opinion, le combat moral et la réparation attendue. Le peuple, lui, arbitre en silence. Cette situation n’est pas sans risque si elle perdure, non parce qu’elle menace immédiatement la stabilité, mais parce qu’elle alimente une érosion lente de la confiance et un désengagement progressif.

La communication présidentielle, dans ce contexte, peine à trouver le registre juste. Elle est institutionnelle là où l’attente est existentielle. Elle est rationnelle là où le moment appelle encore des gestes symboliques forts. A cela s’ajoute une coalition politique hétérogène, dont les prises de parole multiples et parfois dissonantes brouillent la lisibilité de l’action publique et affaiblissent l’incarnation du pouvoir. Le paradoxe est alors total : le pays est calme, les indicateurs économiques s’améliorent, la sécurité est assurée, le football rassemble, mais le peuple reste insatisfait.

Cette insatisfaction n’est ni un rejet ni une ingratitude. Elle traduit une attente profonde, silencieuse, presque grave. Une attente de justice rendue, de responsabilités établies, de cohérence entre les sacrifices consentis et les décisions prises. Tant que cette attente ne sera pas satisfaite, la paix restera perçue comme un état de fait et non comme un accomplissement politique. Le Message à la Nation du 31 décembre 2025 n’est donc ni un échec ni une faute. Il est un discours en décalage avec le moment historique, parlant d’avenir quand une partie du pays réclame encore des comptes sur le passé immédiat, parlant d’apaisement quand la société attend réparation.

Le Sénégal est calme. Mais il est calme dans l’attente. Et dans l’histoire politique de ce pays, cette attente silencieuse n’a jamais été anodine, parce qu’elle n’exprime pas une menace contre la paix, mais une exigence profonde : que le sens du combat qui a porté le changement soit enfin honoré.


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