Par Mamadou Sèye
Le limogeage de Bassirou Kébé à la tête de la Société nationale des Habitations à Loyer modéré a provoqué un tollé d’une ampleur rarement observée pour le départ d’un directeur général. Les réseaux sociaux se sont embrasés, les militants se sont mobilisés, les réactions ont afflué de toutes parts. Jamais, de mémoire récente, une décision administrative de cette nature n’avait suscité un tel déferlement de récriminations.
Ce n’est pas anodin.
Bassirou Kébé n’était pas un gestionnaire effacé. Il s’est toujours signalé par une liberté de ton assumée et une proximité politique connue avec Ousmane Sonko. A la tête des HLM, son bilan est, jusqu’à preuve du contraire, jugé positif par une large frange de l’opinion militante. On lui reconnaît rigueur, sobriété et sens du service public. Le fait qu’il se soit même privé d’un véhicule de fonction auquel il avait droit a renforcé cette image d’exemplarité.
Sa réaction à son limogeage — « c’est un non-événement » — en dit long. Une posture digne, sans attaque ni amertume publique. Pendant que la base s’indigne, lui relativise. Ce contraste renforce encore son capital symbolique auprès de nombreux militants.
Mais le cœur du sujet dépasse la personne.
Depuis plusieurs mois, un malaise diffus s’installe entre une partie des militants de PASTEF et le Président de la République, Bassirou Diomaye Faye. Le phénomène n’est pas toujours spectaculaire, mais il est perceptible. Sur les réseaux sociaux comme sur le terrain, une forme de distance s’est installée. Les tournées présidentielles à Tambacounda et Ziguinchor ont été analysées par certains comme la preuve d’un enthousiasme moins organique qu’attendu.
Le limogeage de Bassirou Kébé agit dès lors comme un révélateur.
A la base, une désillusion s’exprime avec de plus en plus de netteté. De manière plus concrète, pour une large partie des militants les plus actifs, l’horizon 2029 est désormais évoqué comme une échéance de rupture. Dans de nombreux échanges, l’idée circule que le cycle actuel ne devrait pas être reconduit. Le mot d’ordre officieux qui revient dans certains cercles est sans ambiguïté : « tout sauf lui ».
Que ce sentiment soit majoritaire ou amplifié par la caisse de résonance des réseaux sociaux, il traduit une rupture affective et politique qu’il serait imprudent de sous-estimer.
Un autre élément alimente ce malaise : la perception que le Président aurait choisi de structurer une coalition politique en dehors du socle initial de PASTEF, le parti qui l’a porté au pouvoir. Pour une partie de la base, cette démarche est vécue non comme un élargissement stratégique classique, mais comme un contournement. Or, dans un mouvement bâti sur le sacrifice militant et la loyauté, la symbolique compte autant que les équilibres institutionnels.
Elargir une majorité est une nécessité dans toute gouvernance. Consolider un pouvoir impose d’agréger, de rassembler, de stabiliser. Mais lorsque cet élargissement est perçu comme une mise à distance du noyau militant, il peut engendrer un sentiment de dépossession politique.
Il faut toutefois garder la mesure.
Dans un Etat de droit, un directeur général est nommé et révoqué par décret. La fonction relève de la confiance de l’exécutif. Aucun poste n’est acquis. Ce principe est incontestable. Mais la politique ne se limite pas au droit. Elle repose aussi sur la confiance, la cohésion et la perception.
Le cas Bassirou Kébé n’est peut-être qu’un épisode administratif. Mais la réaction qu’il a suscitée révèle une tension plus profonde : le besoin urgent de reconnecter la gouvernance institutionnelle avec la base militante qui a rendu possible l’alternance.
Un pouvoir fort n’est pas seulement celui qui décide. C’est celui qui sait écouter, expliquer et maintenir le lien. Lorsque ce lien se distend, même un décret administratif peut devenir un séisme politique.