Par Mamadou Sèye
L’ancien Président Macky Sall, en installant son nouveau Secrétariat national, a visiblement voulu sonner le clairon. Attaques en rafales, mises en garde sentencieuses, posture professorale : la scène sonnait comme un rappel à l’ordre de la part d’un homme convaincu d’incarner la grammaire de l’Etat. Pourtant, l’opinion s’interroge : l’homme des dettes enfouies, des marchés opaques, des rapports enterrés et de l’endettement hors radar est-il bien placé pour distribuer des leçons ? Surtout lorsqu’un rapport du Fonds monétaire international, publié hier encore à Dakar, vient de qualifier la dette cachée découverte après son départ de “du jamais vu en Afrique”?. Une sentence qui, dans n’importe quelle démocratie mature, aurait incité au silence prudent. Mais ici, elle ravive au contraire une parole désinhibée.
Car le Sénégal se souvient. Il se souvient des emprunts contractés sans visibilité, des engagements financiers annexés dans le brouillard, des corrections budgétaires brutalement exigées par des partenaires exaspérés, des ports et autoroutes adossés à des accords dont la transparence relevait du folklore administratif. Il se souvient surtout d’un système qui avait fait de l’opacité une norme de gouvernance, et de la rhétorique une arme de diversion. C’est dans ce décor qu’apparaît aujourd’hui un Macky Sall qui reproche aux nouvelles autorités l’impréparation, l’immaturité diplomatique, la désorganisation administrative et la confusion communicationnelle. Le paradoxe n’a jamais été aussi éclatant.
Pour comprendre la charge de l’ancien Président, il faut décoder sa stratégie. Ce n’est pas un diagnostic : c’est une défense préventive. L’installation de ce Secrétariat national n’est pas un simple événement interne : c’est une tentative de reconquête narrative, un marquage du terrain, une anticipation de l’inventaire. L’enjeu pour lui est clair : si le récit dominant devient celui de la catastrophe budgétaire héritée, son héritage politique s’effondre. Il doit donc construire une autre histoire : celle d’un pays stable livré au désordre, d’un Etat structuré aujourd’hui malmené, d’un modèle mis à genoux par l’amateurisme. Il déplace les responsabilités.
L’ancien Président, en évoquant une diplomatie « impulsive » et « brouillonne », oublie que le Sénégal, durant son magistère, a multiplié les volte-face sur les blocs géopolitiques, refroidi avec plusieurs partenaires traditionnels, et transformé l’activisme institutionnel en quête permanente de validation extérieure. Il parle d’économie ? Les révisions budgétaires de dernière minute, les dépassements de crédits systématiques et les engagements concessifs non ventilés sont encore sous examen. Il parle de sécurité ? Jamais la criminalité économique, les prédations foncières, et les trafics aux frontières n’ont été aussi florissants. Entre les discours majestueux et les réalités rugueuses, un gouffre s’étend.
Ce qui rend cette sortie encore plus intrigante, c’est sa date. Elle intervient à la veille du 8 novembre, jour historique où Ousmane Sonko s’adressera aux militants, sympathisants et à la Nation politique. Le timing est stratégique. Macky Sall sait que Sonko parlera fort, mobilisera, et clarifiera des positions. Il veut donc préempter le terrain, occuper l’espace mental, imposer sa grille de lecture avant que son plus grand contradicteur ne prenne la scène. C’est une manœuvre préventive, un coup de plumeau sur la mémoire collective la veille de l’orage rhétorique.
Il est certain que le Président de PASTEF répondra, avec sa verve tranchante, ses chiffres, ses références, son talent pour articuler l’indignation. Mais cela ne suffit pas. Car en réalité, Sonko reste acteur politique, chef de parti, voix militante. Ce que vise Macky Sall, ce n’est pas le militantisme : c’est l’Etat. Ses attaques renvoient aux institutions, aux finances publiques, au leadership diplomatique. C’est pourquoi le Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, doit prendre la parole. Non par ego, mais par devoir.
Dans une démocratie saine, lorsque l’ancien chef de l’Etat accuse son successeur d’incompétence administrative, de brouillage diplomatique, d’effritement sécuritaire, de flottement budgétaire, le silence devient un risque stratégique. Car le récit gagne toujours lorsqu’il n’est pas contredit. Et le récit que Macky Sall cherche à imposer est simple : avant, l’ordre ; après, le désordre. Faux, répondent les chiffres. Faux, répondent les dettes cachées. Faux, répondent les révélations quotidiennes des corps de contrôle. Mais ces réponses doivent être incarnées et publiées par celui qui en porte désormais la charge institutionnelle.
Le Président Diomaye Faye a construit son leadership sur la sobriété, la discrétion, la rigueur administrative. Mais face à un narratif d’effondrement, la discrétion se transforme en vulnérabilité. L’opinion, même bien disposée, est une mer mouvante. Elle réclame une clarification périodique, une pédagogie, une parole d’Etat. Le pays ne peut pas laisser le révisionnisme s’installer. Car la bataille que Macky Sall engage n’est pas celle de la politique : c’est celle de l’héritage.
Plus graves encore sont les dettes enfouies, hors bilan, parfois dissimulées dans des entités para-administratives, rendant l’Etat comptable de montants insoupçonnés. Le FMI, institution rarement émotive, n’a pas mâché ses mots. Jamais, dit-il, l’Afrique n’a vu une telle magnitude non déclarée. Comment ignorer une telle sentence ? Comment, après cela, se lever et dicter la morale ? De toutes les prises de parole possibles, celle-ci aurait requis l’humilité.
La sortie de Macky Sall révèle une certitude troublante : celle que le Sénégal oubliera si l’on parle assez fort. Mais les Sénégalais, aujourd’hui, lisent, comparent, analysent. Ils voient bien la différence entre une gouvernance budgétaire sous anesthésie et une administration en train d’ouvrir les armoires scellées. Ils comprennent que la transparence n’est pas le désordre, mais l’inventaire.
C’est précisément pourquoi le Président Diomaye Faye doit monter au créneau. Non pour s’abaisser, mais pour édifier. Non pour riposter, mais pour éclairer. Non pour polémiquer, mais pour consigner l’histoire. Car si l’histoire n’est pas dite par celui qui agit, elle sera écrite par celui qui la raconte le plus tôt.
Le Sénégal est entré dans la bataille du récit. Et dans cette bataille, le silence n’est pas une posture : c’est une défaite anticipée.