Par Mamadou Sèye
La rumeur d’une candidature de l’ancien Président sénégalais Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations unies a été présentée à l’opinion comme une initiative portée par l’Afrique. La réalité est beaucoup plus nuancée, pour ne pas dire radicalement différente. En vérité, cette initiative émane du Président du Burundi, Évariste Ndayishimiye, qui exerce actuellement la présidence tournante de l’Union africaine. Mais la nuance est fondamentale : la position d’un président en exercice de l’Union africaine ne vaut pas automatiquement décision collective du continent. Pour qu’une candidature soit réellement africaine, il faudrait une concertation formelle et un consensus des chefs d’Etat africains, ce qui, à ce stade, n’a jamais été établi.
Dès lors, la première conclusion s’impose : présenter cette initiative comme une candidature de l’Afrique relève davantage d’une construction politique que d’une réalité diplomatique.
Ensuite, il convient de rappeler une règle non écrite mais déterminante dans la désignation du Secrétaire général de l’ONU : la logique de rotation géopolitique. Depuis des décennies, l’équilibre entre les régions du monde guide les grandes puissances dans leurs arbitrages. Après le mandat du Sud-Coréen Ban Ki-moon pour l’Asie et celui du Portugais António Guterres pour l’Europe occidentale, plusieurs diplomaties estiment que le moment pourrait revenir à l’Europe de l’Est, seule grande région à n’avoir jamais dirigé l’organisation. Dans ces conditions, une candidature africaine ne correspond pas à la dynamique géopolitique actuellement évoquée dans les cercles diplomatiques internationaux.
Un autre facteur majeur pèse dans les discussions : la pression croissante pour qu’une femme dirige enfin l’ONU. Depuis la création de l’organisation en 1945, aucune femme n’a occupé ce poste. De nombreux Etats et organisations plaident aujourd’hui pour corriger ce déséquilibre historique. Dans cette perspective, les profils féminins apparaissent pour beaucoup comme une évolution logique et symboliquement forte pour la prochaine succession.
Mais le véritable verrou se situe ailleurs : le Conseil de sécurité. Avant d’être validé par l’Assemblée générale, le Secrétaire général doit être recommandé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Or, dans cet organe, cinq puissances disposent d’un droit de veto : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Un seul veto suffit pour enterrer une candidature. L’histoire récente montre que les profils retenus sont généralement ceux qui émergent d’un compromis diplomatique discret et laborieux entre ces grandes puissances.
A ces paramètres internationaux s’ajoute un élément non négligeable : la trajectoire politique nationale des candidats. Dans les organisations internationales, la perception du bilan et du contexte de départ du pouvoir constitue souvent un facteur d’appréciation implicite. Au Sénégal, les dernières années de la présidence de Macky Sall ont été marquées par une forte tension politique et sociale, avec des épisodes de confrontation et une polarisation profonde de la vie publique. Ce contexte, qu’on le veuille ou non, fait partie de l’environnement dans lequel une candidature internationale est évaluée par les chancelleries.
Un autre élément intrigue : la forme même de la démarche. Depuis qu’il a quitté le pouvoir, l’ancien Président n’est pas revenu au Sénégal. C’est par simple correspondance qu’il a informé le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, de cette initiative. Pendant ce temps, certains acteurs politiques internes appellent l’Etat sénégalais à soutenir cette candidature au nom de l’intérêt national. La question mérite pourtant d’être posée : un Etat doit-il automatiquement s’aligner sur l’ambition internationale d’un ancien chef d’Etat, surtout lorsque le contexte politique national demeure aussi chargé ?
Dans le même temps, plusieurs sources évoquent la présence de Macky Sall à Paris pour mener un travail de lobbying diplomatique. L’ancien chef de l’Etat dispose, dit-on, de moyens financiers considérables et d’un réseau international qu’il tente de mobiliser. Mais dans les arcanes des Nations unies, l’argent et les réseaux ne suffisent pas. Ce sont avant tout les équilibres géopolitiques et les compromis entre grandes puissances qui déterminent l’issue du processus.
Si l’on met bout à bout tous ces éléments — absence de consensus africain formel, logique de rotation géopolitique, dynamique internationale favorable à une femme, poids déterminant du Conseil de sécurité et contexte politique national — la probabilité d’une telle candidature apparaît objectivement extrêmement faible.
Dès lors, une autre lecture devient possible. Dans de nombreux systèmes politiques, les ambitions internationales servent parfois aussi de plateforme de repositionnement médiatique et diplomatique. Elles permettent de maintenir une visibilité sur la scène internationale, de retravailler une image et de rester présent dans les équilibres politiques à long terme.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : la désignation du Secrétaire général de l’ONU n’obéit jamais à des effets d’annonce. Elle est le produit d’équilibres géopolitiques lourds, de compromis entre grandes puissances et de longues négociations diplomatiques. Dans cet univers où chaque détail compte, les candidatures qui aboutissent sont rarement celles qui commencent par une bataille de communication.