Par Mamadou Sèye
L’opposition sénégalaise a reparu sur scène avec un communiqué qui sonne comme un roulement de tambour : des manifestations annoncées pour le mois d’octobre, des comités d’organisation à mettre en place, des mobilisations dans Dakar et au-delà. Sur le papier, tout y est. Mais à la lecture, une impression persiste : cette opposition ressemble à un orchestre qui accorde ses instruments avant même de choisir la partition. Les dates précises manquent, les lieux sont flous, l’agenda demeure suspendu dans les airs. L’on proclame, l’on invoque, mais on tarde à préciser. Bref, une opposition qui cherche sa respiration, qui veut montrer ses muscles avant de vérifier si elle a bien enfilé ses gants.
Et pourtant, il serait trop facile de réduire cette démarche à une gesticulation stérile. Car dans une démocratie, l’opposition n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Sans elle, le pouvoir tourne à vide, l’alternance devient une fiction et les citoyens se retrouvent prisonniers d’une seule voix. On peut rire de ses hésitations, ironiser sur ses proclamations creuses, mais il faut aussi lui reconnaître ce droit sacré : celui d’exister, de se mobiliser, de se tromper même. Un pays sans opposition est un pays malade, un pays avec une opposition brouillonne est au moins un pays vivant.
Le problème, camarade, ce n’est pas l’opposition en soi, c’est sa tendance à confondre le bruit avec la musique. Il ne suffit pas de publier un communiqué pour faire trembler un régime. Il faut organiser, structurer, convaincre. Les Sénégalais pourraient attendre une opposition qui parle des urgences réelles : un pouvoir d’achat qui pourrait s’effondrer, une école qui pourrait vaciller, une santé qui pourrait se chercher, une justice qui pourrait inquiéter, une souveraineté économique qui pourrait reculer. Voilà les vrais terrains de mobilisation. Mais quand l’opposition se perd dans les querelles d’ego ou les polémiques vestimentaires, quand elle se passionne pour les pantalons et les boubous de Sonko au lieu de discuter du prix du kilo de riz, elle s’auto-ridiculise et déçoit ceux qu’elle prétend défendre.
Qu’on se le dise : le droit de manifester est un droit constitutionnel, intangible, non négociable. Le pouvoir aurait tort de chercher à l’entraver, car réprimer une marche pacifique, c’est donner du crédit à ceux qui vous accusent de dérive autoritaire. Mais l’opposition, elle aussi, aurait tort de jouer avec la patience du peuple en multipliant les annonces creuses. Si l’on veut mobiliser, qu’on mobilise vraiment. Si l’on veut faire descendre les Sénégalais dans la rue, qu’on leur donne des raisons concrètes, des objectifs clairs, des perspectives crédibles. La démocratie n’a pas besoin d’un théâtre de slogans, elle a besoin d’un affrontement d’idées.
Rions, oui, de cette opposition qui annonce l’heure de vérité sans indiquer l’heure exacte du rendez-vous. Moquons-nous gentiment de ces communiqués qui ressemblent à des brouillons plus qu’à des plans d’action. Mais sachons aussi être justes : même maladroite, même inachevée, l’opposition est une soupape essentielle. Elle empêche la République de tourner en rond, elle rappelle au pouvoir qu’il n’est pas seul maître à bord, elle oblige à rendre des comptes. Et tant qu’elle reste sur ce terrain-là, elle est dans son droit le plus absolu.
Alors oui, camarade, l’opposition se cherche encore. Mais qu’elle cherche ! Qu’elle trébuche, qu’elle hésite, qu’elle recommence. La démocratie sénégalaise vaut mieux qu’une opposition fantôme. Et tant que cette opposition ne se réduit pas à une police de la mode, occupée à inspecter les vestes, les pantalons ou les boubous de Sonko, elle reste un acteur légitime, utile, nécessaire. A elle de se hisser à la hauteur des attentes populaires, à elle de transformer le bruit en musique, à elle de passer des mots aux actes. Car une République qui débat, même dans la cacophonie, sera toujours plus forte qu’une République qui se tait sous la peur.