Par Mamadou Sèye
L’élection de Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement été une alternance ; elle a été un événement paradigmatique qui bouleverse toutes les catégories de la science politique sénégalaise. Jamais auparavant un leader n’avait concentré autant de persécutions, d’interdictions et de procès qu’Ousmane Sonko, avant de s’effacer volontairement pour faire élire un autre. Ce geste, inédit, a consacré une rupture avec la tradition de personnalisation du pouvoir en Afrique : chez PASTEF, ce n’est pas l’homme qui prime, mais le projet. Là où tant de partis se sont effondrés avec leurs leaders, PASTEF a prouvé que l’idée pouvait survivre à la neutralisation de l’icône.
Cette singularité a produit un système bicéphale inédit mais fonctionnel : un Président serein, qui incarne l’Etat et assume les prérogatives régaliennes, et à ses côtés, un Premier ministre « super fort » qui concentre l’action politique et organisationnelle, avec le consentement total du chef de l’Etat. L’opposition, désorientée, continue de frapper à côté, en s’acharnant sur Sonko comme si celui-ci était encore un simple opposant. Elle ne comprend pas que Sonko avait déjà anticipé cette configuration en disant à Diomaye : « occupe-toi de tes orientations, de ton armée, de ta diplomatie et laisse-moi avec les gars. » L’opposition est tombée dans le piège d’une stratégie implacable, où le champ de confrontation lui a été imposé.
Le dernier remaniement ministériel a accentué ce déséquilibre. En croyant que la nomination de Yacine Fall à la Justice et de Mouhamadou Bamba Cissé à l’Intérieur ne visait qu’à préparer une candidature de Sonko en 2029, l’opposition s’est naïvement enfermée dans un schéma simpliste. Elle limite son horizon stratégique à une mission d’empêchement personnel, alors que Sonko exerce déjà le pouvoir, imprime déjà sa marque et a démontré que la fonction présidentielle elle-même n’est pas une obsession pour lui. On se souvient qu’en prison, lorsque l’option d’un report de l’élection lui fut proposée pour qu’il puisse se présenter, il opposa un veto catégorique et imposa Diomaye. Ce refus historique prouve que Sonko ne cherche pas le pouvoir pour lui-même, mais pour le projet qu’il incarne.
L’opposition, elle, demeure prisonnière d’une subjectivité aveuglante. Elle confond la politique avec une croisade contre un homme, alors que celui-ci est déjà au cœur du pouvoir. Sa haine viscérale contre celui qui a fait tomber tout un régime est devenue son seul programme. Mais la haine n’est pas un projet politique. Pas d’ancrage populaire, pas de stratégie sociale, juste un verbiage improductif et stérile. Pendant ce temps, Sonko ne leur offre même pas le luxe d’une réplique : il les ignore et les écrase par son silence.
C’est ici que la science politique permet d’expliquer pourquoi 2029 apparaît moins comme une incertitude que comme la conséquence logique d’une mécanique déjà en marche. Max Weber nous apprend que l’autorité charismatique doit être « routinisée » pour survivre. Or, Sonko a précisément routinisé son charisme en le transférant à une institution et à un successeur, tout en restant le pivot du dispositif. Antonio Gramsci, de son côté, explique que l’hégémonie consiste à imposer un sens commun. PASTEF a imposé ce sens commun : discours de souveraineté, proximité avec la jeunesse, incarnation d’une justice sociale, au point que l’opposition ne propose aucun récit alternatif crédible. Quant à Mao Zedong, il insistait sur la « ligne de masse », c’est-à-dire la capacité d’un mouvement à puiser sa force dans les aspirations populaires. PASTEF a su maintenir cette connexion organique avec les masses, contrairement à une opposition repliée dans les cénacles urbains et les querelles de salons.
Ces trois concepts suffisent à démontrer que PASTEF n’a pas seulement gagné une élection : il a construit une hégémonie politique et sociale. L’opposition, obsédée par l’empêchement de Sonko, contribue paradoxalement à le renforcer. En cherchant à l’écarter, elle oublie que Sonko est déjà dans la mécanique de l’Etat et que la machine tourne sans qu’il ait besoin de briguer la magistrature suprême immédiatement. C’est le projet PASTEF qui s’impose, et non une candidature individuelle.
Dès lors, sauf séisme imprévisible, 2029 ne sera pas une compétition ouverte mais une formalité. Ce n’est pas l’ego des hommes qui garantit cette continuité, mais la combinaison redoutable de quatre éléments : une légitimité charismatique routinisée, une hégémonie culturelle qui verrouille le champ symbolique, une ligne de masse qui garantit l’ancrage social, et un appareil institutionnel qui stabilise l’action gouvernementale. Face à cela, l’opposition, groggy et sans imagination, n’a pour le moment aucune parade.
L’histoire retiendra que le plus grand piège de Sonko n’était pas d’avoir survécu aux persécutions, mais d’avoir transformé son effacement en victoire et sa marginalisation en mécanique de pouvoir. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, en analysant froidement la configuration du champ politique, la continuité de PASTEF jusqu’en 2029 s’impose moins comme une hypothèse que comme une conclusion provisoire de la science politique.