Quand Diomaye rompt avec la République

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal s’est couché dans la perplexité et s’est réveillé dans la stupéfaction. Hier, une lettre attribuée au Président Bassirou Diomaye Faye a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. D’abord, on crut à une blague, à un “fake” monté par des esprits malveillants. Mais non : le document était bel et bien signé Bassirou Diomaye Faye, sur papier à en-tête officiel “Diomaye Président”. En quelques lignes mal ponctuées, parfois maladroitement tournées, le chef de l’Etat y annonçait la fin de mission d’Aïda Mbodj à la tête de la coalition “Diomaye Président”, tout en nommant Aminata Touré pour conduire le processus de “restructuration” de ladite coalition. Un acte apparemment banal — mais politiquement explosif. Car enfin, à quel titre le Président de la République peut-il démettre la coordinatrice d’une coalition électorale ? Et surtout : depuis quand le chef de l’Etat signe-t-il, en son nom propre, des lettres d’organisation politique avec l’en-tête de sa campagne ? En une seule page, Diomaye Faye a aboli la ligne de partage entre la fonction présidentielle et l’espace partisan. Ce faisant, il a ouvert une brèche inédite dans l’histoire institutionnelle récente du Sénégal. Cette lettre révèle une double confusion : celle des rôles et celle des temps. Des rôles, car le Président élu sur la base d’une coalition ne saurait se substituer à elle. Et des temps, car la coalition “Diomaye Président” a épuisé sa raison d’être le jour même où le peuple sénégalais l’a hissé au sommet de l’Etat. En tentant de la ressusciter, Diomaye Faye donne le sentiment de vouloir se doter d’une machine politique personnelle, en dehors du PASTEF et de sa logique militante. C’est là le cœur du malaise : un Président qui agit comme un candidat, un chef d’Etat qui parle comme un chef de parti. La République, elle, exige de la retenue, du discernement, et surtout une neutralité qui fonde la légitimité morale du pouvoir exécutif. Quelques heures plus tard, le Bureau politique national du PASTEF a rompu le silence. Et ce fut un coup de tonnerre. Dans un communiqué ferme, clair et précis, le parti rappelle que le processus de restructuration évoqué par le Président était déjà en cours depuis la victoire de mars 2024, sous la supervision d’Aïda Mbodj et avec la participation de toutes les composantes de la coalition. Les textes sont prêts : charte, règlement intérieur, structuration, et même un nouveau nom proposé : APTE (Alliance patriotique pour le travail et l’éthique). Mais surtout, le PASTEF martèle deux points essentiels : Diomaye Faye n’a jamais été Président de la coalition “Diomaye Président”, dont il était simplement le candidat, et il n’a aucun pouvoir de démettre Aïda Mbodj, désignée par la conférence des leaders. Ce rappel juridique et politique est d’une sévérité rare. En creux, le PASTEF dit au Président de la République : “Vous êtes sorti de votre rôle.” Et plus encore : “Vous n’êtes plus le nôtre.” Ce communiqué marque la première fracture institutionnelle ouverte entre le parti au pouvoir et son Président. Il montre un PASTEF sûr de lui, attaché à son autonomie, et décidé à préserver l’héritage de son combat originel contre toute tentative de récupération. Et il renvoie Aminata Touré à sa solitude politique. En indiquant ne partager avec elle “ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes”, le PASTEF fait plus que refuser une collaboration : il signifie son refus de dilution morale. C’est dire si, derrière la bataille de signatures, se joue une question de fond : la fidélité à une éthique politique née dans la résistance. En vérité, l’acte posé par Diomaye Faye ne relève pas de la maladresse administrative, mais d’une erreur symbolique majeure. Signer un courrier partisan en tant que chef de l’Etat, avec un en-tête politique qui fait écho à une campagne électorale passée, c’est confondre le “je” du candidat et le “nous” de la République. C’est se situer, volontairement ou non, dans une logique de reconquête : celle d’un second mandat qu’on commence déjà à préparer. Ce glissement est d’autant plus périlleux que le Président Faye a bâti son image sur la sobriété, la rigueur et la volonté d’être “au-dessus de la mêlée”. En quelques phrases, cette image s’effrite. Derrière la main qui signe, le pays a cru voir la main du futur candidat. L’attelage politique entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko, inédit dans notre histoire, repose sur une articulation subtile : à l’un, le pouvoir institutionnel ; à l’autre, la dynamique partisane et populaire. En brouillant cette répartition, le chef de l’Etat introduit une tension frontale avec son Premier ministre. Et nul besoin d’être devin pour comprendre que, tôt ou tard, l’un des deux devra céder. Certains y voient déjà le signe avant-coureur d’un divorce politique. D’autres y lisent la naissance d’un duel larvé entre le Président qui veut durer et le Premier ministre qui veut préserver le sens du combat initial. Mais une chose est sûre : en agissant ainsi, Diomaye Faye a pris le risque de paraître comme un homme pressé — ou un homme seul. Le plus troublant, dans cette séquence, reste peut-être le ton administratif de la lettre, son langage froid et convenu, loin de la rigueur institutionnelle attendue à ce niveau. Même les fautes d’orthographe et les maladresses de style en disent long sur la précipitation du geste. C’est le propre des lettres rédigées dans l’urgence politique : elles dévoilent plus qu’elles ne masquent. Mais plus profondément, ce document révèle une inquiétude : celle d’un Président qui semble craindre de ne pas maîtriser la base politique de son propre camp. En tentant de “restructurer” une coalition déjà en voie de dissolution, Diomaye Faye cherche à reconstruire un espace de légitimité parallèle, en marge du PASTEF. Un Président sans parti, dans un régime fortement présidentialisé, finit toujours par en créer un — ou par s’y brûler. Au bout du compte, c’est la République qui vacille. Car si chaque chef de l’Etat doit pouvoir inspirer et rassembler, aucun ne peut s’arroger le droit d’utiliser les symboles de sa campagne comme instruments de commandement politique. La lettre à en-tête “Diomaye Président” restera dans les annales comme un moment de désordre institutionnel, un faux pas dont les conséquences pourraient se révéler durables. La présidence n’est pas un parti. Le pouvoir d’Etat n’est pas un prolongement du militantisme. Et la République, dans son essence, repose sur cette distinction sacrée. Le Sénégal, encore une fois, montre sa maturité démocratique. Le débat est ouvert, et le PASTEF prouve qu’il n’est pas une simple courroie de transmission du pouvoir. En se dressant face à l’acte du Président, le parti de Sonko défend aussi la République — contre la tentation présidentialiste. En un seul courrier, Diomaye Faye a perdu sa neutralité et révélé ses ambitions. Mais surtout, il a pris le risque de fragiliser le pacte moral qui le liait à ceux qui ont cru en la promesse d’un pouvoir différent. Car dans cette lettre, plus que dans mille discours, le Président a cessé d’être arbitre : il est redevenu joueur. Et dans la République, camarade, quand le Président entre sur le terrain, c’est la neutralité qui quitte le jeu.


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