Quand la haine tient lieu de droit constitutionnel

Par Mamadou Sèye

Il est des moments où l’on se demande si certains acteurs du débat public parlent encore de la République ou s’ils commentent une pièce de théâtre qu’ils auraient eux-mêmes mal comprise. Ainsi donc, parce que le Chef de l’Etat a déjà reçu les « Lions » du football, le Premier ministre n’aurait plus le droit — ni même la légitimité — de les recevoir à son tour. Ainsi donc, parce que le Président de la République incarne l’unité nationale, le chef du gouvernement devrait se contenter d’un rôle décoratif, silencieux, presque clandestin. Voilà où mène l’ignorance institutionnelle nourrie par la détestation politique.

Il faut donc reprendre, encore une fois, le cours que certains refusent obstinément d’apprendre.

Le Premier ministre est le chef du gouvernement. Il est le patron de l’administration, le coordonnateur de l’action publique, le responsable de la mise en œuvre concrète des politiques de l’Etat. A ce titre, il est l’interlocuteur naturel des corps constitués, des institutions, des fédérations, des organisations professionnelles et sociales. Ce n’est pas une faveur, ce n’est pas une entorse, ce n’est pas un abus : c’est la fonction elle-même.

Que le Premier ministre reçoive le bureau exécutif de l’Union des magistrats du Sénégal (UMS) n’a donc rien d’un scandale. La justice est un service public, la magistrature est un pilier de l’Etat, et les questions liées à son fonctionnement, à sa modernisation, à ses moyens matériels et humains relèvent directement de l’action gouvernementale. Depuis quand discuter avec les magistrats serait-il une subversion de l’ordre républicain ? Faut-il rappeler que ce sont les gouvernements qui proposent les réformes, préparent les lois, exécutent les budgets et assurent la logistique de l’appareil judiciaire ? S’émouvoir de cette rencontre, c’est soit ne pas comprendre l’Etat, soit faire semblant de ne pas le comprendre.

Même mécanique absurde concernant le football. Le Président de la République reçoit les « Lions » : c’est l’acte symbolique suprême, l’hommage national, la reconnaissance de la Nation tout entière. Le Premier ministre reçoit la Fédération : c’est l’acte politique et administratif, celui qui engage les politiques sportives, les infrastructures, les financements, la projection internationale et l’impact économique du sport. L’un n’annule pas l’autre, pas plus qu’un décret présidentiel n’annule un conseil interministériel.

Penser que l’Etat fonctionnerait selon une logique de passage unique — un seul accueil, une seule parole, une seule photo — relève d’une vision pauvre, réductrice et profondément erronée de la République. Partout ailleurs dans le monde, les institutions se complètent sans se concurrencer. Les équipes nationales sont reçues par les chefs d’Etat, par les chefs de gouvernement, par les parlements, parfois même par les collectivités territoriales. Et personne n’y voit un crime institutionnel, parce qu’ailleurs, on commence par comprendre avant de commenter.

La vérité est beaucoup plus simple, et beaucoup moins noble. Le problème n’est ni le football, ni la magistrature, ni le protocole. Le problème, c’est Ousmane Sonko. Premier ministre actif, politique, visible, assumé. Premier ministre qui ne s’excuse pas d’exister. Premier ministre qui exerce pleinement ses prérogatives. Et cela est insupportable pour une opposition — ou ce qu’il en reste — qui n’a toujours pas digéré les législatives, lorsque Sonko est allé à la bataille sous la bannière exclusive de PASTEF et a remporté une victoire politique claire.

Depuis lors, tout devient prétexte. Recevoir, c’est trop. Parler, c’est trop. Gouverner, c’est déjà trop. On invente alors des règles qui n’existent pas, des usages imaginaires, des frontières invisibles. On travestit le droit pour masquer la rancœur. On remplace l’analyse par l’anathème.

Qu’on le veuille ou non, le Président définit les orientations, le Premier ministre les exécute, les institutions interagissent, l’Etat fonctionne. Et aucune haine personnelle, aucune amertume électorale, aucune agitation médiatique n’y changera quoi que ce soit.

Le reste n’est que bruit.

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