Par Mamadou Sèye
Il y a des atmosphères politiques que personne ne nomme mais que tout le monde ressent. Le Sénégal traverse aujourd’hui l’une de ces zones grises où les silences, les congés annoncés, les rendez-vous publics et les tensions souterraines dessinent un malaise : la possibilité d’une fracture entre la matrice militante et le pouvoir institutionnel. Pour comprendre ce moment précis, il faut revenir à une vérité simple : la légitimité actuelle ne repose pas seulement sur un programme, mais sur un récit porté par des sacrifices, des morts, des humiliations et des générations de jeunes qui ont payé cher leur engagement. Cette mémoire brûle encore.
Le premier danger qui guette un pouvoir né du combat, c’est l’amnésie. Quand les courtisans commencent à souffler que l’incarnation de la lutte est devenue encombrante, quand on murmure que le symbole doit rentrer dans le rang, la pente se creuse et la chute se prépare. Au cœur de l’inquiétude, il y a la relation ambiguë entre l’exercice du pouvoir et l’homme qui continue de cristalliser l’affect militant : Ousmane Sonko. Pour une frange massive de la population, il demeure le visage de la justice, de l’intransigeance morale, du refus du compromis avec l’ancien système. Cette influence ne se nomme pas par décret. Elle ne s’érode que par fracture symbolique.
La majorité à l’Assemblée nationale n’est pas technique, elle est émotionnelle. Elle est née d’une ascension historique où Sonko fut l’étendard. Croire que l’on peut se détacher de ce capital comme on change de mobilier est une erreur stratégique. Les peuples ne pardonnent jamais l’ingratitude politique. Une nervosité silencieuse s’installe : un congé mal compris, un retard judiciaire, un discours ambigu suffisent désormais à alimenter les conjectures. Quand le pouvoir ne rappelle pas sa source, le peuple se la rappelle à sa place.
Le Sénégal n’a pas soldé ses blessures récentes : crimes non élucidés, morts de 2021 et 2023, blessés qui boitent encore, familles suspendues à la justice. Si rien ne bouge, la logique populaire sera brutale : celui qui a promis la lumière devient complice de l’obscurité. Et dans cette logique, la sanction n’est pas administrative, elle est historique. L’enjeu dépasse largement les personnes. Ce qui se joue, c’est la crédibilité de la rupture elle-même. Sans justice, sans signaux forts, le terrain se rouvre pour les réseaux déchus et les logiques de revanche.
Certains affirment que le pouvoir doit s’affranchir de ses tutelles émotionnelles. Ils confondent autonomie et ingratitude. Dans une démocratie jeune, le pouvoir institutionnel ne vaut que par son alignement avec l’imaginaire populaire. Or, cet imaginaire est encore structuré autour d’une figure. Ceux qui encouragent l’éloignement ne protègent pas le pays, ils protègent leur accès. Et quand le navire fuit, ils changent de cabine. Si la dynamique finit par pousser Sonko hors du centre décisionnel, la réaction ne sera pas une plainte politique, mais un séisme moral : la rue dira que la rupture a trahi sa source, les victimes diront que les morts sont morts pour rien.
Le pouvoir peut survivre à des adversaires ; il ne survit jamais à la déception de ses fidèles. Ce scénario est évitable par des gestes simples : rappeler la continuité historique, accélérer les dossiers judiciaires, montrer une unité réelle, ne pas laisser prospérer l’idée du retour de l’ancien monde. A ce stade, ce ne sont pas des faveurs, mais des mesures prophylactiques. Car si la rupture éclate, le pays ne vivra pas une compétition tranquille, mais une guerre de narratifs. La rue radicalisée, le centre administratif sous pression, la diaspora vindicative, et au milieu une gouvernance acculée par sa propre base.
La dynamique est connue : lorsque le pouvoir s’éloigne trop tôt de sa matrice militante, il finit par chercher refuge auprès de ceux qu’il combattait hier. Alors, tout s’embrase : la rue crie à la trahison, les anciens réseaux réclament des contreparties, les bailleurs exigent la stabilité au prix de la souveraineté, et la spirale s’emballe. Une rupture artificielle serait perçue comme une amputation idéologique. Et l’amputation, dans la politique sénégalaise, se paie en colère.
La gouvernance actuelle est née d’une émotion forte. Elle ne peut pas se maintenir par la technocratie seule. La politique, c’est la fidélité aux morts et la gratitude envers les vivants. Oublier sa source, c’est se condamner à la soif. Et quand le pouvoir a soif, il boit dans les pires fontaines. Le Sénégal peut encore vivre longtemps sur une alliance respectueuse, fraternelle, intelligente. Il peut aussi, par imprudence, réveiller ses vieux démons. Le choix se fait maintenant.