Quand l’opposition confond liberté d’expression et licence de tout dire

Par Mamadou Sèye

Il y a des moments où le débat politique quitte le terrain des idées pour s’aventurer dangereusement sur celui de l’irresponsabilité. Le Sénégal d’aujourd’hui vit précisément cette séquence étrange où certains opposants, incapables d’exister sur le terrain, croient pouvoir compenser leur inexistence politique par des déclarations tapageuses, parfois ouvertement contraires au Code pénal. Le plus grave n’est même plus l’excès verbal, mais la banalisation de propos qui, dans n’importe quel Etat sérieux, posent un problème majeur de sécurité juridique et institutionnelle.

Comment peut-on, au Sénégal de 2026, préconiser un coup d’Etat, même de manière insinuée, sans mesurer la portée d’une telle parole ? Comment peut-on jouer avec des concepts qui ont ensanglanté tant de pays africains, au moment même où notre pays fait figure d’exception démocratique dans une région tourmentée ? La liberté d’expression est un acquis, personne de sérieux ne le conteste. Mais elle n’a jamais signifié le droit d’appeler à la rupture de l’ordre constitutionnel, encore moins celui d’insulter les institutions, les autorités légalement établies ou des groupes entiers de citoyens.

Le paradoxe est saisissant : plus l’opposition disparaît du terrain, plus elle occupe les plateaux de télévision. Faute de militants dans la rue, on empile les mots sur les écrans. Faute de projets lisibles, on aligne les invectives. L’agora médiatique devient alors un substitut artificiel à la mobilisation populaire, et certains s’y autorisent tout, persuadés qu’un micro offre une immunité pénale automatique. Or il n’en est rien. La parole publique engage, surtout lorsqu’elle est répétée, amplifiée et assumée.

Et lorsque, logiquement, l’Etat de droit se met en mouvement — une convocation chez les enquêteurs, une audition, parfois une procédure — le scénario devient tristement prévisible. Soudain, les maladies apparaissent, les communiqués fusent, et une partie de la société civile et de la presse s’emballe, criant à la dérive autoritaire, à la répression politique, à l’étouffement des libertés. Le droit est alors sommé de s’excuser d’exister. Comme si l’on pouvait appeler à l’insurrection verbale le matin et se réclamer de l’immunité morale l’après-midi.

Ce charivari permanent, savamment entretenu, est en réalité dangereux. Il installe l’idée pernicieuse que la loi ne devrait s’appliquer qu’aux faibles, et que la notoriété médiatique ou l’étiquette d’opposant conférerait un statut particulier. C’est exactement ainsi que l’anarchie commence à frapper à la porte, non pas par des chars dans la rue, mais par la délégitimation progressive de la règle commune. Quand tout devient opinion, plus rien n’est norme.

Il faut le dire clairement : l’inexistence politique sur le terrain ne peut pas être compensée par la violence verbale. Les injures, les appels implicites à la rupture institutionnelle, les procès d’intention permanents ne sont pas des opinions, ce sont des infractions prévues et réprimées par la loi. Et ce n’est ni faire œuvre de militantisme que de le rappeler, ni trahir la démocratie que d’exiger le respect du cadre légal. La démocratie sénégalaise est assez mûre pour supporter la critique, mais elle n’est pas condamnée à tolérer le sabotage discursif.

Le vrai drame pour cette opposition, c’est que le vacarme médiatique masque mal le vide politique. On parle beaucoup, on frappe fort, on scandalise… mais on ne mobilise pas. Et lorsque la rue ne répond plus, la tentation est grande de radicaliser le discours, de franchir la ligne rouge, puis de se poser en victime lorsque la loi rappelle à l’ordre. C’est un jeu dangereux, non seulement pour ceux qui s’y livrent, mais pour l’ensemble du corps social.

Au fond, le débat n’oppose pas liberté et autorité. Il oppose responsabilité et dérive. Le Sénégal n’a pas besoin de pyromanes verbaux en mal de visibilité. Il a besoin d’une opposition crédible, présente sur le terrain, capable de convaincre sans injurier, de critiquer sans menacer, de proposer sans appeler au chaos. A défaut, la parole politique se transforme en nuisance, et la nuisance, tôt ou tard, rencontre le droit.

Et le droit, lui, n’est ni méchant ni politique : il est simplement là pour rappeler que la République n’est pas un plateau de télévision.

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